Ne pas être de gauche ne fait pas un projet pour la droite et le centre

«Etre» un citoyen de la droite et du centre, c’est peut-être ne pas être de gauche, tout simplement.  Une sensibilité politique « par défaut ». Interrogation un peu dérangeante, que j’ai voulu approfondir, et j’ai trouvé heureusement cet été, des matériaux pour alimenter ma réflexion, dans mes médias favoris, sur une certaine fréquence, FM 93,5 (France Culture)
Je ne saurais trop conseiller l’écoute des émissions de la «Contre-histoire de la philosophie» de Michel ONFRAY, quatre émissions du 27 au 30 juillet*
Il s’y livre à un travail de démolition de mai 68, de son soubassement philosophique,  le structuralisme, et de ses séquelles, le «gauchisme culturel»,  qu’il voit toujours à l’œuvre aujourd’hui.
Après le président audacieux (pour de faux), nous avons le philosophe audacieux (pour de vrai), à la nuance près qu’il «parle» à partir de sa position d’homme de gauche (“en tant” qu’homme de gauche) et c’est sans doute une condition de l’écoute bienveillante d’un certain public, qui le classerait dans la catégorie « réac » s’il ne prenait pas la précaution de montrer patte blanche. Un social-mélanchonien- libertaire, voire libertarien, qui ne craindrait pas l’oxymore ? Je ne sais pas ce qui reste de son positionnement d’homme de gauche après le travail de démolition auquel il se livre dans ces quatre émissions, si ce n’est peut-être un attachement à quelques valeurs que je perçois comme un fil conducteur depuis que je l’écoute, la liberté de penser sans frein, l’hédonisme dont la principale manifestation serait le  plaisir de penser, l’aversion pour les systèmes philosophiques ou les grandes interprétations du monde. Je me souviens de ma délectation à l’écoute des épisodes sur la psychanalyse, et de mon malaise – stimulation et défi à penser mon attachement religieux personnel – lorsqu’il aborde les sujets religieux avec la délicatesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le plaisir de l’écoute a toujours été au rendez-vous, et je regrette bien que ce soit le treizième et dernier été de la contre-histoire de la philosophie (il n’y a plus rien à démolir ?).
Michel ONFRAY avait 9 ans en 1968, j’étais au lycée, quant à moi, et je me souviens de la douceur de ce mois de mai, où tout le monde parlait à tout le monde, dans la rue, adolescents, et personnes de tous les âges et de tous les milieux sociaux. Parler de tout et de rien, vouloir faire société, soulever une chape de plomb de conventions sociales mortifères.
Michel ONFRAY ne nous parle pas du « pays réel », d’un pays entier, portant pendant plus d’un mois, au début de l’été, un visage avenant, proclamant « je suis mai 68 », gauchissant les vieilles formules de l’asservissement social, des interdictions, des injonctions morales, avec une créativité libératrice.
Le sens de la fête et de la liberté (libération), versus le goût de l’ordre, la valeur travail, la méritocratie (pour moi faire ses études et être récompensé). J’avais choisi mon camp, de ne pas croire à un lendemain pour mai 68. Quarante-sept ans après, j’éprouve  un certain regret pour ma «sagesse » de l’époque, en me disant que peut-être, ma formation personnelle, ma sensibilité familiale, avaient déterminé mes choix.  J’étais déjà «de droite».
Tout ne s’est donc pas passé en mai 68, dans la cour de la Sorbonne, entre étudiants fils de famille et leurs maîtres à penser, et le gauchisme n’a pas seulement été enfanté par le monstre “mai 68”, mais c’est cette généalogie-là que Michel ONFRAY retient, par facilité de présentation, décrivant le «gauchisme culturel», comme dans un traité de pathologie, montrant les tumeurs et excroissances hideuses de la maladie sus-nommée, à partir de la recension des écrits de Jean-Pierre LE GOFF – un article  dans la revue Le Débat «Du gauchisme culturel et de ses avatars»** et ses ouvrages « Mai 68, l’héritage impossible». D’où Pierre Le Goff «parle-t-il» ? de la position d’un homme de gauche, également, seule condition d’une parole autorisée sur ce sujet.
Bien sur, on souscrit aux « huit entrées » de Pierre Le Goff (JPLG) sur ce qu’est le gauchisme culturel « 1. prime donnée à l’idéologie sur le réel 2. déconsidération de l’adversaire 3. l’usage de méthodes violentes 4. refus du dialogue 5. incapacité à argumenter 6. attaques ad hominem 7. recours aux insultes, fasciste et reductio ad hitlerum, l’insulte dispensant de penser 8. Le recours cynique à tout ce qui permet de gagner, opportunisme sans frein »
Une idéologie de l’intimidation et du mépris.
S’ensuit un grand récit par JPLG et MO de ce gauchisme culturel, prolongeant jusqu’à aujourd’hui, toutes les «valeurs négatives de mai 68».  L’autre  évènement fondateur, pour JPLG, c’est le “tournant de la rigueur”, en 1983, quand la gauche  au pouvoir renonce à la gauche, tournant idéologique et métaphysique, la gauche ne «veut pas changer la vie» et se rallie aux thèses libérales, à l’Europe libérale. Ensuite, pour démontrer que la gauche et la droite, ce n’est pas la même chose, François Mitterand et  son entourage, choisissent  de s’appuyer sur les  sujets de société pour créer du clivage, et laisser croire, à partir du sociétal, que la gauche reste à gauche. Les sujets dont s’empare alors le «gauchisme culturel» : le corps et la socialité (mariage pour tous, PMA), nature et environnement, écologie, qui est «trans-partis» dont il faut faire un sujet de gauche, l’éducation des enfants, pédagogisme, souci des méthodes plutôt que des contenus, enseignement du genre, et enfin, culture et histoire, devoir de mémoire, concurrence mémorielle.

Ce gauchisme culturel est toujours aujourd’hui  hégémonique à gauche, au parti socialiste, et dans les médias, mais JPLG et MO nous disent que la droite souscrit également à ce discours. Le gauchisme est un terreau fertile pour les logiques communautaires.  TERRA NOVA livre sa note sur le «public» naturel des partis de gauche, qui n’est plus la classe ouvrière, mais les communautés. On parle maintenant «en tant que», du point de vue de son appartenance communautaire et plus “en tant que” citoyen de la république. La RES PUBLICA explose,

Tableau assez terrifiant également d’une société française sous la coupe d’une police de la pensée qui empêche tout examen de certains sujets, l’identité nationale, en particulier. Idéologie empêchant tout sentiment commun d’appartenance à une « communauté nationale ». Le gauchisme culturel constitue le consensus culturel dominant, auquel on pourrait demander de constituer un ciment pour les habitants de ce pays, mais qui, au contraire, porte en lui les germes de l’éclatement sociétal.

Je ne suis pas de gauche. Pour autant, la droite a-t-elle identifié les devoirs qui lui incombent en choisissant ce beau nom de «républicains». S’agit-il d’une opération de clivage symétrique au gauchisme culturel, où bien au contraire, du souci de revitaliser la république, qui a su, dans son histoire, inclure les citoyens, et dissoudre le sentiment communautaire dans l’appartenance à la nation.

La nation, autre concept suspect, et qu’on ne peut plus évoquer que sous la forme de la « communauté nationale », forme minimale désignant les personnes vivant sur un territoire.
Tous sujets qu’il est urgent d’aborder avec intelligence, dans les partis de la droite et du centre, si l’on veut revenir au centre du projet républicain.

* http://www.franceculture.fr/emission-contre-histoire-de-la-philosophie-la-resistance-au-nihilisme-dialectique-de-mai-68-2015-07-

http://www.franceculture.fr/emission-contre-histoire-de-la-philosophie-la-resistance-au-nihilisme-le-cheval-de-vincennes-2015-07

http://www.franceculture.fr/emission-contre-histoire-de-la-philosophie-la-resistance-au-nihilisme-la-dematerialisation-structura

**http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4281     (Du gauchisme culturel et de ses avatars, Jean-Pierre Le GOFF)

“L’avant-garde européenne” du président et la campagne de soutien du Monde

«La prudence de Merkel face à Hollande» titre Le Monde en page 4, ce lundi 27 juillet. On nous dit que la chancelière et le président français, avaient publié une contribution commune fin mai, évoquant des «structures dédiées à la zone euro au sein du parlement européen», et proposaient d’envisager les étapes supplémentaires pour examiner «le cadre politique et institutionnel, les instruments communs, et les bases juridiques pertinents à long terme», en bref quelques idées générales, selon lesquelles il fallait plus d’Europe et non pas moins d’Europe, en opposition au trublion David Cameron.
Explication convenue de Frédéric Lemaître, du Monde : Angela Merkel n’est pas du genre à « réagir à chaud », et par ailleurs, elle ne peut qu’écouter les réactions de scepticisme de membres de la CDU, et du SPD, qui voient dans les déclarations de François Hollance (FH), une opération de politique interne, qui ne croient pas à la véracité de ses propositions – et qui pensent qu’il y «regarderait à deux fois avant de proposer une modification des traités» (2005, chat échaudé craint l’eau froide), lequel processus serait particulièrement mal choisi à amorcer maintenant (élections de 2017 en Allemagne et en France, référendum en GB, élections en Pologne et en Espagne). Enfin, pour Peter Friedrich (CSU), «créer un gouvernement de la zone euro, c’est confier l’Europe aux technocrates». Alors un flop sur toute la ligne ? Non, écrit notre thuriféraire de la brillante démarche présidentielle, car le SPD «joue à fond la carte de la France», et Sigmar Gabriel ( dont les positions sur la Grèce n’étaient pas en congruence avec les positions françaises, pour le moins), « a plaidé avec constance pour trouver une position commune avec la France», et a publié avec E. Macron dans plusieurs journaux, une tribune appelant à «la construction d’une union économique et sociale», «un budget commun à la zone euro» et à une «formation zone euro au sein du parlement européen». Ce dernier point est en effet décisif et permet de conclure que «ces réflexions»…«la France et l’Allemagne ont en tout cas, décidé de les poursuivre ensemble». On ne peut qu’admirer la remarquable aptitude rhétorique des journalistes du Monde à retomber sur leurs pattes et se raccrocher à la politique éditoriale du journal, après les plus improbables développements. Parfois un lecteur pressé pourrait ne lire que la phrase de conclusion dans ce journal de référence qu’est Le Monde.
Le lendemain, 28 juillet, offensive, cette fois d’un « technocrate » et non des moindres, membre du directoire de la BCE, Benoit Coeuré, dont on se demande à quel titre il peut proclamer en 9ème page du Monde «Il faut un ministère des finances de la zone euro».
Il évoque au fil de l’interview, une «grave faille dans le fonctionnement institutionnel de la zone euro». Démonstration en deux temps : «le sommet du 12 juillet en a fourni l’illustration : les dix-neuf chefs d’état de la zone euro, se sont enfermés pendant 17 heures pour débattre du détail des mesures attendues d’un pays pesant moins de 2% du PIB de la région», la prise de décision «reposant sur un mécanisme intergouvernemental, n’est plus adaptée», les compromis trouvés ne «sont pas pertinents », car il représentent le «plus grand (on comprend petit) dénominateur commun entre les membres», et sont «le résultat de négociations interminables qui alimentent l’incertitude».
Deuxième temps de l’argument, la conclusion, après des prémisses d’une faiblesse insigne : il est temps de passer à un «processus de décision partagée, fondé sur des votes et démocratiquement légitime».
Quelle est la forme juridique de cette « décision partagée », sinon une organisation supranationale, à laquelle il faudra bien que des états souverains abandonnent une part de souveraineté ?  Pourtant, Benoit Coeuré prétend que «cela ne réduira pas la souveraineté des états membres, au contraire, cela redonnera de l’espace au politique» .. «la BCE fonctionne aujourd’hui sur ce principe : le conseil des gouverneurs débat, vote s’il le faut, puis passe à autre chose. Et ça marche !» L’exemple est tout à fait mal choisi, car la BCE est bien une organisation supranationale, dont les décisions ne sont pas influencées par l’échelon politique. Notre haut fonctionnaire semble appeler de ses vœux, le caractère expéditif des décisions d’un organisme, qui ne se contenterait pas du «plus petit dénominateur commun», sortant d’une négociation entre états souverains, où chacun détient un pouvoir de s’opposer à la décision commune, mais pourrait, en référence à une conception qui lui serait propre du bien public européen, décider souverainement d’options budgétaires pour les pays membres de la zone euro, «sous le regard du parlement européen», donc sous l’influence de majorités européennes, diluant et laminant les représentations nationales des états.
On est tout à fait bluffé de lire une telle prise de position d’un membre du directoire de la BCE, alignant les contresens et les approximations, et qui reprend en fait, sans nuances, l’objet européen malformé présenté par le président audacieux le 14 juillet.
Le président est en campagne, nous dit-on, le Monde également. Suivons-donc avec intérêt, mais sans indulgence, le dispositif éditorial de soutien du Monde à «l’avant-garde européenne du président Hollande», qui va peut-être pousser ses feux encore pendant quelque temps sur ce sujet, faute de mieux, on peut s’y attendre.

Le président audacieux

Je continue mon voyage en citoyenneté, dans l’orbe de la droite et du centre, sans nouvelles des grands partis, le LR (une  ligue révolutionnaire qui se serait endormie pour l’été), l’UDI, le MODEM.

La saga du Grexit-évité, mais la montée des périls néanmoins, dans cette logique appuyée sur un principe de réalité, qui est celle de l’Allemagne, et qui invite les grecs à faire des réformes authentiques, avant d’envisager une réduction de la dette, qui semble inéluctable. On ignore si les effets récessifs des mesures votées par le parlement grec vont se poursuivre, voire s’accentuer, balayant les efforts budgétaires considérables, et les réformes structurelles, qui auraient nécessité un contexte plus serein, et qui mettront du temps à démontrer un impact sur les finances publiques. On peut avoir des doutes également sur ce qu’on connait du plan de privatisation du patrimoine grec, avec un « gap » de 33 milliards d’euros entre les estimations de la valeur patrimoniale de ce qui est en passe d’être vendu ( 17 milliards) et les objectifs des créanciers (50 milliards). Le malade va-t-il mourir guéri, ou bien, à l’issue de cette phase de « donnant-donnant », les créanciers, constatant que tout aura été fait pour rétablir une situation fiscale et budgétaire comparable à celle des autres membres de la zone euro, accepteront de négocier la meilleure formule de pérennisation de leurs actifs (créances), tout en recevant la démonstration du peuple grec, que tous les efforts  auront été faits, par une Grèce épuisée, mais réformée, et pouvant donc assumer un partenariat de long terme, avec les autres pays de la zone euro, conduisant à la possibilité d’un  arrangement de long terme quant à la dette.

C’est le contexte qu’à choisi François Hollande, dans sa nouvelle posture d’homme d’état «audacieux», désirant prolonger son moment de leadership européen, pour commettre un pas de clerc, qui, à mon sens, discrédite son action dans la période précédente. Il faut, dit-il, “donner à l’Europe des bases plus solides” en créant un “Parlement de la zone euro” avec, à terme, la possibilité de faire converger les “politiques fiscales et sociales” européennes.
Ce qui est dévastateur, c’est cette locution «à terme». Signifie-t-elle qu’il faudrait attendre du nouveau parlement de la zone euro (légitimité élective), qu’il impose aux pays qui lui auront délégué cette part de souveraineté, et au nôtre en particulier, les réformes qu’il est incapable de mener ? François Hollande imagine-t-il ainsi, pouvoir continuer son discours protecteur, et sa posture de frondeur de la zone euro (the good cop), en laissant à une instance supranationale le soin des affaires économiques et budgétaires, laquelle instance (the bad cop) mettrait en œuvre une « convergence », qui ne manquerait pas d’être douloureuse pour nous, lorsqu’il s’agira de perdre 10 points de PIB de dépense publique, pour revenir aux ratios européens, (pour ne parler que de la dépense publique).
Il semble bien au contraire que la montée des périls dans la zone euro doive nous conduire à accentuer le rythme des réformes, en utilisant ce qui nous reste de souveraineté pour effectuer un mouvement libre, mais déterminé, vers la convergence mentionnée ci-dessus. Cette convergence doit être un préalable à une intégration dans un gouvernement économique européen.

Par ailleurs, quand on se souvient que le président Hollande avait déjà annoncé la  même initiative, le 16 mai 2013, envers les partenaires européens de la zone euro, en vue de mettre en œuvre  un gouvernement économique de l’Europe, qui se réunirait “chaque mois”,  autour d’un “président nommé pour une durée longue”, on se dit que ces deux années pourraient au moins avoir été mises à profit pour faire évoluer un tel projet et en mesurer toutes les implications institutionnelles. Ce n’est pas le cas

Et maintenant, en cette rentrée, la besace est vide, l’effet MACRON, s’est estompé. Un CICE qui redonne de la main gauche aux entreprises, ce que l’accentuation de la pression fiscale leur avait pris dans les mois qui précédaient,  une loi sur le dialogue social et l’emploi, un sac fourre-tout de mesures de libéralisation, dont tout le monde reconnait que ce n’est pas la loi du siècle. Trois petits tours et puis s’en vont. Le message que nous avons compris, c’est que le président audacieux ne rentrera pas dans le dur des réformes de structure, nous savions qu’il n’avait pas le profil, et  nous allons enchaîner des séquences d’attente, perspectives européennes de long terme, loi numérique, et tout ce qui sera disponible pour occuper l’espace sans demander d’effort, un terrible « syndrome de la reine rouge* », qui va nous essorer jusqu’en 2017.

* « Juste à ce moment, je ne sais pourquoi, (Alice et la Reine Rouge) se mirent à courir.
Ce qu’il y avait de plus curieux, c’est que les arbres et tous les objets qui les entouraient ne changeaient jamais de place : elles avaient beau aller vite, jamais elles ne passaient devant rien.
« Je me demande si les choses se déplacent en même temps que nous ? » pensait la pauvre Alice, tout intriguée.
Et la Reine semblait deviner ses pensées, car elle criait : « Plus vite ! Ne parle pas ! »
(…) Alice regarda autour d’elle d’un air stupéfait.
– Mais voyons, s’exclama-t-elle, je crois vraiment que nous n’avons pas bougé de sous cet arbre ! Tout est exactement comme c’était !
– Bien sûr, répliqua la Reine ; comment voudrais-tu que ce fût ?
– Ma foi, dans mon pays à moi, répondit Alice, encore un peu essoufflée, on arriverait généralement à un autre endroit si on courait très vite pendant longtemps, comme nous venons de le faire.
– On va bien lentement dans ton pays ! Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. »
(Lewis Carroll – Alice au pays des merveilles – De l’autre coté du miroir).

Ne parlons plus d’immigration ou bien parlons-en sérieusement

On nous prédit  que l’élection du candidat de la  primaire de la droite et du centre se jouera encore une fois sur l’immigration et les sujets connexes, laïcité, identité, sécurité, sujets qui n’étaient plus  tout à fait au centre de la préoccupation des français, à l’inverse du chômage et des sujets économiques, mais qui sont en train de le redevenir avec les vagues de réfugiés qui convergent sur l’Europe. Le  sujet constitue  de facto un passage obligé pour tout candidat à la primaire, élu par les quelques trois millions de personnes qui iront voter (on l’espère),  pour désigner le candidat de la droite et du centre. Pour ces électeurs, ces questions constituent des marqueurs importants, en même temps qu’ils seront, n’en doutons pas,  l’occasion de surenchères stériles entre les candidats.
On peut craindre en effet que, dans l’incapacité de se différencier sur les sujets centraux, ou pour masquer la faiblesse de leur programme, ou leur manque de vision, on n’assiste  à une reductio ad immigratio. On pourrait même en faire une sorte de loi, sur le modèle de la loi de Godwin, “plus les discussions -avant, pendant, après- la primaire vont durer, plus les candidats seront secs sur les sujets centraux,  et plus la probabilité d’un dérapage populiste approchera la valeur de 1“.

J’y vois deux problèmes, l’un est la façon dont les candidats préparent leur programme et mobilisent leurs partisans, et j’y reviendrai plus tard dans ce blog.
L’autre est le problème posé  à la démocratie élective, et à la droite républicaine, en tant que risque de pollution du débat sur l’avenir du pays,  au moment de la campagne présidentielle.
En effet, l’argument que je voudrais développer, c’est que l’immigration, nous la subissons, nos marges de manoeuvre sont étroites, et le clivage droite-gauche est inopérant, mais en revanche, la politique économique, nous la choisissons.

Un citoyen de la droite et du centre ne peut éluder une réflexion sur l’immigration. Je me suis dit ce matin, que si je ne voulais pas polluer mon été et mes vacances, en restant dans l’indétermination et dans l’expectative dans ce domaine,  il fallait que je prenne ce sujet à bras-le-corps, et que je passe une partie de mon troisième jour de vacances à lui consacrer  un post et un petit temps de part de cervelle.  Je mets en route mon outil POMODORO (tomato-timer.com) et je me limite à deux périodes de 25 minutes, volées à une journée ensoleillée.
Une notion et un outil me viennent en tête pour travailler le sujet.
La notion, on la trouve dans SPINOZA et dans LEO STRAUS. La parole de nos «hommes publics » sur ce sujet, plus que sur d’autres sujets, est cryptée. Pour SPINOZA, il fallait chercher le sens caché des écrits, sous la signature publique, du temps où la liberté de parole pouvait se payer beaucoup plus durement qu’aujourd’hui. Pour Léo STRAUS, le discours de vérité est un «discours crypté, lu depuis un art de décrypter» (Gérard SFEZ, «Leo STRAUSS, foi et raison»).
En clair, seule une « pensée dissimulée» reste possible sur ce sujet, comme sur d’autres, et on observe deux postures inverses et symétriques chez nos «hommes publics», à droite, on n’hésite pas à proposer des «mesures rigoureuses»,  dont on sait qu’il sera impossible de les mettre en œuvre, sauf à se placer en rupture avec les traités européens, ou tout simplement avec le pacte républicain. A gauche, on se drape dans les larges plis des grands principes, mais un ministre de l’intérieur de gauche, laisse pourchasser par les forces de police, des pauvres gens, demandeurs d’asile, vivant dans la rue, sans leur proposer d’autre issue que d’aller tenter leur chance dans un autre pays.
Un blogueur anonyme que je suis, une occurrence improbable de conscience citoyenne, une poussière de citoyenneté, soulevée par le vent de la période pré-électorale et qui retombera bientôt, n’a pas besoin de s’encombrer d’un discours oblique, et de savantes contorsions de présentation/dissimulation.
L’outil dont je me suis armé, je l’ai trouvé dans le livre d’Edouard de BONO «Six chapeaux pour penser». Dans la méthode de BONO, si on met sur sa tête un chapeau noir, on peut tenir sans limite un discours critique, négatif, amoral, voire immoral, sans penser à se censurer. Ce n’est pas moi qui parle ou qui pense, c’est mon chapeau noir. Puis on mettra sur sa tête un chapeau vert, et on examinera les points positifs, sans restriction. Ce n’est que lorsqu’on aura mis sur sa tête successivement les six «chapeaux pour penser», qu’on pourra commencer à faire une synthèse, et à supprimer des développements, qu’il était utile de mener, car ils nous auront donné l’impression d’avoir exploré le sujet dans tous ses retranchements possibles.
Donc, sans me censurer aucunement, chapeau noir sur la tête, j’examine ce que pourrait être une politique migratoire :
 Peut-on réguler les flux des pauvres gens arrivant en bateaux de fortune sur les côtes italiennes ? Oui si on envahit la Libye pour y mettre de l’ordre. Quelle est la probabilité d’une telle action internationale, ou européenne ? Il faudrait aussi envoyer des troupes contre l’EI en Syrie et en Irak, pour aller encore plus aux racines des flux migratoires. Pour l’instant, ce que nous avons entendu, de la part d’un candidat déclaré de la droite (et non des moindres), c’est la proposition d’aller bombarder les canots pneumatiques et les vieux rafiots sur la côte libyenne. On a “laissé tomber la Libye”. Alors, donc, nous attendons dans le programme du candidat sus-nommé,  une opération de “nation building” pour mettre au pas les centaines de clans surarmés des villages libyens, et apaiser les haines recuites entre tripolitaine et cyrénaïque ?  avec la collaboration de l’Italie, ancien pays colonisateur peut-être ?
 Peut-on réguler les flux migratoires de nature économique de l’Afrique subsaharienne et des pays du Maghreb ? Oui, en cas d’aide massive au développement  des pays africains, aide aux infrastructures et participation à l’industrialisation de l’Afrique. Efficacité incertaine sur les migrations, car il y aura toujours des laissés pour compte du développement africain, mais opportunité à saisir pour l’économie française, du fait de notre passé africain. Investir massivement en Afrique, avec une politique de “ressources humaines migratoires”, qui serait un volet de nos politiques migratoires ? Quel candidat de droite développera sérieusement ces projets dans son programme ?
 Peut-on privilégier, pour les flux d’immigration légale, une zone géographique, les européens de l’est (des pays chrétiens), versus les francophones, (mais musulmans), d’Afrique du nord ou d’Afrique noire,  sur l’ hypothèse d’une meilleure chance d’intégration,  maîtrise de la langue et connaissance de la France pour les pays anciennement colonisés, ou  meilleure adaptabilité à notre culture de voisins européens ? est-il possible d’être volontariste, ou bien est-il vain de s’opposer aux pressions migratoires et les flux finaux ne seront-ils pas finalement, quoiqu’on fasse, le reflet de la pression migratoire la plus forte, et de facteurs extérieurs aux choix que nous pourrions faire ?
 Peut-on refuser tous les visas hors études et affaires, et accepter un quota de personnes détentrices d’un savoir-faire dont nous aurions besoin, (immigration choisie). Mais si nous réussissons cette maîtrise des flux légaux, cela n’implique en rien de voir se tarir les flux d’immigration illégale.
 Peut-on régler le problème des sans-papiers ? Organiser une vaste recension des  résidents sans papiers. Régulariser les titulaires d’un travail, d’un logement, et/ou les parents d’enfants français. Renvoyer les autres, ceux qui ne travaillent pas, qui ne sont pas malades, qui n’ont pas d’enfant français, dont le pays d’origine est identifié, et pour lesquels le retour ne pose pas de problème de dangerosité. Les aider par une prime au retour et mandater les services consulaires dans les pays d’origine pour les suivre et s’assurer d’un retour harmonieux au pays.
 Pour tous les migrants, jusqu’où peut-on mettre en place des barrières informelles, au-delà de la soft-dissuasion mise en place par les gouvernements de droite et de gauche ?  non attribution des protections sociales, assurance-maladie, AME, pour les migrants sans papiers ? quel parti voudra prôner qu’un enfant malade reste à la porte d’un hôpital ? restreindre les allocations familiales ? pour des enfants français, nés de parents en situation d’immigration illégale, c’est indigne, et cela l’est encore pour les enfants étrangers scolarisés en France.
La soft dissuasion a ses limites. Quand on a enduré le pire, rester dans la rue, et vivre misérablement ne sera pas une incitation à un retour dans un pays à feu et à sang, dont on s’est échappé au péril de sa vie.
 Ce qu’on voit bien comme seule réponse, c’est prononcer très vite une décision en réponse à la présence illégale sur le territoire ou à une demande d’asile, et traiter rapidement le départ du territoire si cela doit se faire, et alors, les conditions du départ peuvent être draconiennes, pourvu que la présence sur le sol français soit limitée dans le temps.
 Si le permis de séjour est délivré, il faut mettre en place immédiatement, l’égalité républicaine, et faire plus que ce que nous faisons, sans doute, pour l’accueil des nouveaux-venus, mais  demander plus en échange, pour favoriser l’intégration et libérer l’énergie de ces hommes et femmes qui ont faim d’un pays de liberté et d’entreprise, au moins autant que faim de protection.

Je ne me suis pas censuré, j’ai fait appel à toute les ressources de malignité, xénophobie, méfiance, que je pouvais mobiliser en moi, et j’ai probablement balayé tout ce qui reste dans le périmètre républicain, comme leviers pour réguler l’immigration. Je ne vois d’ailleurs pas ce que ferait de plus efficace (en termes de régulation des flux), un parti extrême, surtout après avoir dépensé autant d’énergie à se dédiaboliser.

Donc, messieurs les candidats, si vous nous parlez d’immigration, faîtes le sérieusement, car nous avons une grille de lecture toute prête de vos prises de position, de vos déclarations entre deux portes ou entre deux micros. Le coup du clivage, de la droitisation en avant toute-et-on-va-voir-ce-qu’on-va-voir, des messages subliminaux ou des formules-chocs – en passant- on ne nous le fera pas,  cette fois.

Le sens de la république, selon Patrick Weil

Je suis en train d’achever la lecture du livre de Patrick WEIL, « le sens de la république », publié après le 11 janvier 2015, et dont la question introductive est le constat que nous ne sommes pas tous Charlie.
L’évènement aurait « rouvert les plaies béantes de la société française ». Je résume le propos et j’y ajoute mes commentaires personnels :
Il y a eu ceux, dont je suis, qui ont dit sans restriction « je suis Charlie », en pensant affirmer positivement des principes républicains fondateurs, parmi lesquels la liberté d’expression, incluant la liberté de blasphémer, et la laïcité, affirmations positives, qui n’excluent personne, si ce n’est les extrémistes et leurs soutiens. A ce titre, les nuances apportées par ceux qui pouvaient regretter qu’une telle mobilisation n’ait pas suivi les tueries d’enfants juifs, ou encore par ceux qui désapprouvent la tuerie, mais désapprouvent également les caricatures du prophète, sont recevables.
Certains ont pu voir dans la grande mobilisation citoyenne, l’opportunité de jouer leur partition personnelle. Benjamin NETANYAHOU est venu défiler en tête du cortège, et c’est bien, permettant à la république (ou plutôt à la foule des citoyens), de rattraper leur apathie devant le meurtre indiscriminé, femmes et enfants, de juifs, parce qu’ils étaient juifs, à Toulouse et à Bruxelles. Il en a profité pour lancer un appel au retour en Israël, et contribuer ainsi à l’importation en France du conflit israélo-palestinien, ce qui est moins bien. Il a pu donner par la même une substance aux motifs de ceux qui ne voulaient pas se joindre à la manifestation, et qui, sans lui, peut-être, n’auraient pas trouvé d’argument pour refuser la grande messe républicaine. Ils auraient vécu dans leur corps mis en mouvement, l’émotion d’une longue marche de communion d’un peuple rassemblé.
Il y a aussi ceux qui ont vu se raviver dans leur esprit des questions anciennes et lancinantes sur l’immigration, la compatibilité de l’islam et de la république, et surgir un doute sur l’adhésion partagée au socle des valeurs républicaines, dont il est montré par Patrick WEIL, qu’il s’agit d’un compromis subtil, produit par l’histoire, et mis à mal par les évolutions démographiques et sociologiques actuelles (cette dernière phrase est mon commentaire personnel)
Le projet de Patrick WEIL est donc de réaffirmer ce qu’est le sens de la république, en livrant une belle démonstration en dix temps, car, écrit l’auteur, « la vérité des faits dissout les affabulations, mais révèle aussi les frontières sociales et intellectuelles qui ont contribué à les créer et à les entretenir». Position d’un historien, expert reconnu en « nouveaux arrivants », qui vient nous dire, non pas ce qu’est «sa» république, sous l’angle de son expertise des interactions entre nouvelles populations et valeurs républicaines, mais ce qu’est « la » république. La position de ceux qui sont installés dans une longue histoire avec leur pays, sur l’accueil et l’intégration des nouveaux arrivants, constituerait donc le seul marqueur de leur authenticité républicaine, au même titre qu’une vision de l’histoire qui ne soit plus “ethnocentrée” et qui donne une place centrale au passé esclavagiste  et à l’histoire coloniale de la France.

L’opinion qu’on pourrait avoir sur les politiques mémorielles, l’attribution d’un jour férié à la commémoration de l’abolition de l’esclavage, les querelles sur le périmètre exact du terme « crime contre l’humanité », peuvent très rapidement faire de vous des « affabulateurs», ou des mauvais historiens, dont Patrick WEIL dresse la liste (Pierre NORA, Mona OZOUF entre autres). Une opinion émise par ces derniers après l’affaire PETRE-GRENOUILLEAU, lequel avait pris position contre la dénomination de « crime contre l’humanité », qualifiant la traite des noirs par les européens, inscrite dans la Loi TAUBIRA, en craignant une assimilation avec la Shoah, et une querelle des mémoires, argument repris par un collectif de grands noms, dont les susnommés, cette position, donc, ne pouvait être qualifiée de « révisionniste », comme l’affirmait à l’époque un collectif antillo-guyannais-réunionais, cité par Patrick WEIL. Ces historiens indiquaient simplement que « l’historien … ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les évènements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui ».
Françoise CHANDERNAGOR, assignée au banc d’infamie par Patrick WEIL, retenait que les notions juridiques de crime contre l’humanité ont été construites au moment du tribunal de NUREMBERG, et reconnues dans le droit international – donc pour un usage pour les temps d’aujourd’hui- en 1945, et la notion de génocide en 1948 par une convention de l’ONU en 1948.
L’argument  de Patrick WEIL, pensant porter l’estocade à ses chers confrères historiens,  est précisément un bel exemple d’anachronisme, puisqu’en réponse à l’argumentation juridique bien charpentée mise en avant par le collectif d’historiens, il exhume la dénomination de « crime de lèse-humanité » employée par les révolutionnaires en 1794, puis par Victor SCHOELCHER, pour qualifier l’esclavage, crime puni à l’époque de la peine exceptionnelle de déchéance de la nationalité. La gravité de la peine de l’époque, validerait la dénomination de crime contre l’humanité, et constituerait une ressource pour les décisions législatives d’aujourd’hui. C’est sur ce qui avait été considéré à l’époque, déjà, comme une « anomalie juridique» (la déchéance de la nationalité), qu’est bâti l’argument qui permet à Patrick WEIL d’accuser ses «chers confrères », jouissant (comme lui sans doute), d’une « centralité institutionnelle », d’une « vraie autorité » et d’une « influence », d’avoir néanmoins « historiquement tort ».
Il semble bien au contraire que l’historien Patrick WEIL  apporte ici  un argument historique hors-sujet, pleinement anachronique, quand il s’agit d’un débat sur l’opportunité de légiférer, aujourd’hui, débat de nature juridique.
Je pense  légitime une reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, mais il ne faut pas sous-estimer le risque de créer les conditions d’une identité victimaire, d’un droit nouveau et d’une frustration nouvelle si celui-ci n’est pas accompagné de gratifications particulières, et enfin, d’une compétition victimaire. Ce n’est pas un délit d’en discuter.
La condescendance  de  Patrick WEIL à l’égard de ses collègues du collectif d’historiens, dont il reconnait du bout des lèvres «qu’ils ne sont pas racistes, ni complotistes », les place dans une continuité avec ceux,  cités précédemment dans son propos – et qui le sont, eux, sans doute ? – pour leurs prises de position, remontant parfois à plusieurs décennies Paul YONNET (1990), BRUNO LATOUR (1996), bien avant la loi TAUBIRA (2001), eux-mêmes noyés dans le même flux de condamnation que Eric ZEMMOUR, RENAUD CAMUS,  et enfin Jean-Marie LE PEN, produisant  dans la même tirade, théorie du complot, grand et petit remplacement, et d’autres  épouvantails. Terrifiant procédé d’amalgame, qui consiste à dresser des listes de personnes, exhumant des prises de position anciennes et soigneusement colligées, citées hors de leur contexte de débat public,  et de leur imposer une proximité avec les déclarations de Jean-Marie LE PEN, par un procédé du ” tous dans le même sac”,  tout à fait indigne.

Le premier temps, la première « question » à laquelle l’auteur apporte la réponse des « faits » est l’histoire de l’immigration, qui est décrite comme un processus inéluctable, traversant l’histoire du xx ème siècle, depuis 1918, invoquant Clémenceau et son discours sur le traité de Versailles, jusqu’au «moment Giscard d’Estaing » qui fut la seule tentative d’un président français d’inverser les flux migratoires et d’organiser un retour massif d’immigrés d’Afrique du Nord, échouant sur ce qui est présenté par Patrick WEIL comme un consensus pour accorder aux étrangers un titre de séjour permanent à mesure que la durée de leur séjour se prolongeait, l’installation devenant irréversible avec la naissance de leurs enfants français.

Le concept opératoire de séjour provisoire des étrangers, qui pouvait permettre de réguler les flux, était rendu inopérant, du fait, nous dit Patrick WEIL, d’un principe républicain qui voudrait que tout étranger mettant le pied sur le territoire national, acquière les mêmes droits que les nationaux, de même que « les esclaves mettant le pied sur le territoire national, à une autre époque, étaient immédiatement affranchis ». Venir en France, ce serait être immédiatement abrité dans la maison républicaine, bénéficier de sa protection, mais pas obligatoirement sacrifier à ses dieux lares, nous ne le savons que trop.
De fait, la marche des beurs, l’attribution par François MITTERAND du permis de séjour de 10 ans, votée également par Jean FOYER, RPR bon teint s’il en fut, tout cela participait d’un consensus national, dont je retiens qu’au nom des principes, se trouvait empêchée la possibilité de définir concrètement une politique d’immigration. L’abandon d’une politique du retour serait dorénavant inscrite dans le marbre, alors même que le bon sens aurait voulu qu’une absence d’intégration du nouvel arrivant, intégration par le travail, au minimum, et peut-être intégration dans les valeurs de la république, en sanctionnant une non réponse à une pédagogie active déployée par les pouvoirs publics et par les forces vives de la société, envers ce nouvel arrivant, pour l’accueillir et ne pas le laisser aux marges, en sollicitant chez lui une démarche positive d’adhésion à la culture du pays d’accueil. La non-manifestation, donc, visible sur les premières années de son séjour, par ce nouvel arrivant, d’un «vouloir être français », selon l’expression attribuée à Alain Finkielkraut, en écho à Ernest Renan, expression honnie par Patrick Weil, cette non-volonté de devenir français, sanctionnée par un retour dans son pays, n’aurait pas constitué « une déportation sans extermination ».
On ne parle pas ici des demandeurs d’asile, ou des familles, mais des immigrés «économiques », se présentant en masse, sans plus de justification des besoins d’industries en quête de main-d’œuvre, mais au contraire dans la période du chômage de masse, qui fait toujours l’actualité.

Mon commentaire, c’est que l’attribution d’emblée d’un titre de séjour de dix ans est contre-productive, je le pense. Elle installe d’emblée un nouvel arrivant dans un statut de plein droit, sans qu’il ait besoin de se mettre en projet, et se poser la question : je veux rester pour quoi faire ? Qu’est-ce que je peux faire pour mon nouveau pays ? Sans qu’il ait la perception d’un contrat qui le lie à son pays d’accueil, d’un engagement qui pourrait conduire, en cas de non respect de ses termes, à son retrait, et à l’inverse, elle le prive d’un processus d’intégration symbolique, par étapes, dont le terme serait une acceptation pleine et entière dans la communauté nationale,  qui lui donnerait tout son prix. Sans ce processus, et ses étapes, il n’y a pas de respect du nouvel arrivant pour le pays d’accueil, et cet “accueil par défaut”, sans contrat émis par le pays d’accueil, crée un espace vide,  interprété comme rejet et méfiance.

De fait, la seule régulation existante des flux migratoires est une dissuasion par l’érection de barrières informelles,  démarches administratives sans fin, queues d’attente dignes du tiers-monde, fonctionnaires revêches, conduisant au repli vers une communauté à défaut d’un accueil dans la société. Pas de rituel d’accueil, pas de personne-ressource dans les municipalités, pour expliquer le mode d’emploi du nouveau pays. On manifeste au nouvel arrivant qu’il n’est pas le bienvenu, mais il comprend qu’en se plaçant devant un guichet et en réclamant bien haut son “dû”, il obtiendra finalement gain de cause. On l’installe dans un rapport de force avec son pays d’accueil. Et ne parlons pas de l’accueil des migrants de la halle PAJOL et autres lieux, soumis à des méthodes plus musclées, qui n’ont rien à voir avec la “soft dissuasion”, avec le même objectif dans les deux cas, d’entraver, sans le notifier ouvertement, leur séjour dans le pays.

La perspective d’un retour doit être maintenue pour les nouveaux arrivants au cours des premières années de séjour. On ne peut traiter de la même façon les titulaires de longue date d’un permis de séjour, qui participent maintenant de la société française, et les nouveaux arrivants, en leur attribuant d’emblée des droits de séjour prolongés, définitifs de facto. La non-obtention d’un travail dans les deux premières années du séjour, et/ou le non-respect de critères d’intégration qu’un état souverain doit savoir imposer, doit  aboutir à la rupture du contrat de résidence. Il faut dans ce cas que cette période probatoire soit activement mise à profit pour préparer l’installation définitive, en y consacrant des moyens, formation, permis de travail, attribution d’un quota de logements sociaux ” à durée déterminée”, en attendant en échange, un comportement d’adhésion de la part du nouvel arrivant, et une connaissance de la culture et des lois. Il faut poser clairement la question, êtes-vous prêts à respecter les valeurs républicaines, laïcité, liberté d’expression et en prenez-vous l’engagement.
Voici quel pourrait être un dispositif raisonnable : Trois titres de séjour, le classique titre de séjour de 10 ans, pour ceux qui sont installés, et qu’il serait exceptionnel de contester, (sur le modèle de la déchéance de nationalité), un  nouveau titre de séjour transitoire, préparant l’installation définitive, témoignant de l’établissement d’un contrat entre nouvel arrivant et le pays d’accueil, où les deux contractants font des efforts réciproques (permis pour rester sous réserve)  attendant  à l’issue d’une probation, l’établissement d’un titre de séjour définitif, et enfin, un troisième titre de séjour provisoire, pour les déboutés du droit d’asile, destiné à se clore par le départ du pays (permis pour partir).

J’en étais là de ma lecture et de mes commentaires, lorsque j’ai entendu, au volant de ma voiture, Patrick WEIL dans « les matins de France Culture », haut lieu de la « centralité institutionnelle », s’il en fût, où les « débats » donnent l’impression d’être mis en scène pour masquer la connivence et l’uniformité éditoriale (idéologique) des chroniqueurs et des invités.
Soyons juste, Marc VOINCHET invitera les gens d’en face, mais quand l’actualité permettra de détourner leur discours sur les affaires embarrassantes, ou du fait de leur prise de position dans une querelle qu’on pourrait amplifier et ils ne pourront alors échapper au fil des « questions » qui les canalisent vers un temps résiduel où ils pourraient choisir leur sujet, dans une émission où « nous avons le temps, sur France Culture », temps résiduel qui ne viendra pas, et ils se retrouveront dans la rue avant d’avoir pu donner leur pleine mesure ( mais ont-ils une mesure à donner ?).
Le 3 juillet, http://radiofrance-podcast.net/podcast09/rss_10075.xml donc, le thème « parole de migrants », voyait Patrick WEIL donner sa pleine mesure, en situation, dans un camp de migrants, à la Halle PAJOL.
Propos introductif par Patrick WEIL, reprenant la notion mentionnée ci-dessus, la liberté accordée aux esclaves, dès avant la révolution, affranchis dès leur arrivée sur le sol national. Tradition séculaire de l’accueil, juste un peu décalée par rapport à la Halle PAJOL, et tous ces miséreux qui vivent dans la rue, pourchassés d’expulsion en expulsion.
Plateau consensuel, présence d’une élève de Patrick WEIL, Karen AKOKA, sociologue, présentée par Marc VOINCHET de façon dithyrambique, membre du GISTI, enseignant-chercheur à Paris X, riveraine de la halle PAJOL, soutien des migrants, une experte s’il en est, mais adepte de l’observation participante. On peut même dire qu’elle est en plein dedans. Analyser et prendre du recul sur un phénomène qui va bien au-delà de la halle PAJOL, n’était pas son fort, ce jour-là. Nous avons eu droit à une statistique comparée de l’obtention du droit d’asile pour les érythréens en Grande-Bretagne et en Suède, comparés à la France.
Ensuite, propos de présentation de la « communauté autogérée », des migrants et de leurs soutiens, qui débat et vote la venue de France Culture. Enregistrement de la réunion des migrants, examinant la venue de France Culture : un « riverain » détient la parole, fait des propositions sur le plan de l’émission. « Ils » (les migrants et leurs soutiens) désirent que l’émission se déroule  majoritairement avec la participation des migrants et il y aurait une minorité de prise de parole de « soutiens ». Malheureusement, au moment de l’arrivée de Marc VOINCHET, tout le monde dort. On n’entendra pas de parole de migrant, sauf un migrant-blogueur en deuxième partie des matins, une personne remarquable, disons-le.
On s’extasie sur les livres, disposés dans l’entrée, les « pensées de Pascal », « les liaisons dangereuses », sauf que le public des érythréens et soudanais, quelques tunisiens, est majoritairement non francophone. On en fait trop.
Récit du parcours des migrants par Karen AKOKA : prise en charge brutale des policiers qui les délogent et les poursuivent, ou prise en charge « humanitaire sécuritaire », qui leur propose des chambres d’hôtel, qui ne trouve pas plus grâce à ses yeux, sans “solution de long terme”. 500 migrants, dans les squats ou en hébergement précaire, nous dit-on, dans l’environnement immédiat, dont on suit le parcours, parvis de l’église Saint-Bernard, puis la halle PAJOL, puis Bois Dormoy, etc. et retour à Pajol.
Marc VOINCHET (MV): « Comment on décide, qu’il faut déplacer les gens qui sont là, parce qu’ils ont fui des régimes qui ne leur sont pas favorables ».
Réponse de Patrick WEIL : « Aux USA, les demandeurs d’asile sont mis en prison, y compris les enfants et les mères. En Allemagne, en suède, ils sont accueillis, en France on ne les accueille pas, c’est une forme de dissuasion, on les bouscule, jusqu’à ce qu’ils finissent par aller chez nos voisins. “C’est un «bricolage », qui a un certain sens par rapport à la politique actuelle vis-à-vis de l’asile ». « On aurait les moyens d’être plus corrects dans notre politique vis-à-vis de l’asile ».
C’est la chronique de Brice COUTURIER (BC) qui apporte le grain de sable et déclenche l’Ire des deux invités. Il ne parle plus des pauvres migrants demandeurs d’asile, passés par les boat-people de la méditerranée, qui ne peuvent que recevoir notre compassion, mais des migrants économiques, et des mouvements migratoires au sens large.
« L’immigration, dit-il, est une question à forte teneur idéologique. Des données dérangeantes peuvent être utilisées par le populisme, citant Michèle TRIBALAT. Le flou alimente la psychose ambiante, l’absence de chiffres fiables, laisse accroire qu’il y a trop d’immigrés, opinion majoritaire dans les sondages d’opinion. Il y aurait 258 900 entrées tous les ans sur le territoire national. Schengen interdit aux états d’avoir des politiques d’immigration. Citant François Fillon, qui propose  de limiter l’accès aux prestations, aide au logement, en particulier, avant au moins deux ans de séjour, arrêt de l’AME pour les résidents sans titre de séjour, et promet une “immigration choisie”, promesse qu’il ne pourra pas tenir », nous dit Brice COUTURIER (BC). Immigration choisie qui ne laisse voir en fait  que des mesures restrictives et  qui n’est rien d’autre qu’un degré de plus dans la “soft dissuasion” mise en musique actuellement par Bernard CAZENEUVE ( non dixit BC)
Patrick WEIL « Il est faux de dire qu’on ne connait pas les chiffres, mais ce qui varie, c’est la manière dont on les construit. On gonfle les chiffres quand on dit qu’il y a trop d’immigrés, car on compte les étudiants, 250 000 moins 60 000 étudiants » Cachez ces flux que je ne saurais voir.
« SCHENGEN, c’est PASQUA », (suit un éloge de Charles PASQUA, qui ne manque pas de sel), « garder des policiers à la frontière franco-belge, ne sert à rien ».
Brice Couturier cite alors un ouvrage de Thierry BAUDET, juriste néerlandais, le « dandy réac » très tendance, qui prône le confédéralisme, coopération sur la base de la participation souveraine des états, et non sur la base de l’intégration politique des états, en clair, mettre SCHENGEN à bas pour restaurer les politiques d’immigration des états souverains.
Il est coupé brutalement par Patrick WEIL, qui – on ne peut pas lui reprocher- n’avait peut-être pas lu Thierry BAUDET, sur l’air du « vous n’y comprenez rien, c’est mon sujet, tout cela n’a rien à voir avec SCHENGEN, mais avec les juridictions européennes, qui définissent la réglementation qui s’impose aux états, et la cour européenne de justice ». Revenir sur SCHENGEN, ce serait simplement ” placer des douaniers dans des guérites sur la frontière belge”.

Les questions de Thierry BAUDET, sont les suivantes  : l’Europe a-t-elle une politique de régulation des flux migratoires, réponse négative. L’Europe doit-elle se doter d’une telle politique, ou laisser les états souverains les mettre en oeuvre, selon un  principe de subsidiarité qui n’est pas très choquant, même s’il s’agit d’un retour en arrière du point de vue de l’intégration européenne. Ce n’était pas à Patrick WEIL qu’il fallait poser cette question.

Quant à Karen AKOKA, elle prétend quant à elle que « les chiffres sont inventés pour illustrer, deux postulats erronés, il y a un flux et une invasion d’immigrants », elle se pose la question suivante « pourquoi présente-t-on les chiffres en disant « plus de 250 000 » et pas « moins de 251 000 », ce qui fait progresser notablement la question sur le mode du verre à moitié plein ou à moitié vide. Propos très éclairant, effectivement. Mais point de méchanceté envers cette personne généreuse et passionnée. Il n’empêche que la population de la ville d’Orléans tous les ans, ajoutée à la population française, cela me parle, quant à moi.

Il est toujours injuste de tenir les minutes d’un évènement comme celui-ci, en Live, à la radio, dans un camp de migrants, mais quand même, ce matin-là, aux matins de France Culture, tout le monde pataugeait.

Au fait, monsieur Patrick WEIL, dans une république, la “centralité institutionnelle” c’est le citoyen, non ?

Bonjour la blogosphère, je suis un citoyen de la droite et du centre

Citoyen.  Le rester, le devenir, habiter pleinement ce rôle, hérité d’une humanité qui compte plus de morts que de vivants, citoyen de France.

Ne pas me replier sur mes affaires privées, ne pas être le citoyen de la chaise vide, le déserteur de la chose publique.

Ce que je voudrais, c’est une conversation citoyenne, faite d’écoute, de soi-même et des autres, d’une parole à la forme interrogative, où nous puissions rêver un avenir pour notre pays.  Rêver au passé également.

Se préserver des formes de l’engagement politique, du militantisme sectaire, des tonitruants imbéciles qui monopolisent la parole publique – mais il en faut, sans doute – pour cela, ne pas adhérer à un parti, ne pas signer mes posts de mon nom, ne pas monter sur l’estrade, ne pas participer au concours de beauté de la plus belle contribution au débat public.

Penser par méandres, sans programme. Je suis feuille, soulevée par le vent, je suis poursuite du vent. Je contribue au  bruit de fond de la grande agitation collective. Je ne suis personne et pourtant je suis quelqu’un.

Je suis à l’abri, car je vais sans but, sans rien attendre de l’exercice. Je suis réaction et pas action. Je suis partie infime du grand panel, de ceux qui se taisent, de ceux qui contribuent par un infime mouvement, joint à la multitude d’autres,  à former l’opinion.

Ma parole n’est pas publique, elle est une suite de signes dans la grande matrice, jamais posée sur un papier, jamais réalisée dans un début de matérialité, jamais stabilisée ou ordonnée dans une thèse.

Je ne crains rien, je suis à l’abri. Je peux changer d’avis. Je peux dire et me dédire. A bien y réfléchir, c’est ce qui me manquerait le plus cruellement si je devais signer de mon nom, et penser rechercher une position publique,  la liberté de suivre le fil de ma pensée.