La querelle des anciens et des modernes et la toile de fond de la crise des réfugiés

L’identité française n’est plus ce qu’elle était, et ne sait plus même ce qu’elle est. Elle serait résiduelle, souffrante, et porterait comme un fardeau les grandes erreurs collectives du dernier siècle, au premier rang desquelles le colonialisme, asservissement et exploitation des peuples, sous couvert d’un projet « civilisateur », déniant aux cultures des peuples premiers et des autochtones toute prétention à persister. Un “génocide culturel” mené par de braves pères de famille héritiers des lumières et de la révolution française, et pourtant nourris des stéréotypes les plus humiliants pour les anciens colonisés, persuadés que l’africain du nord et du sud était un grand enfant, un homme inférieur, non pas racialement, mais du fait de cultures périmées. Il fallait le faire entrer dans la modernité (la civilisation, comme le proclamait Jules FERRY) et comme notre bien mal inspiré président de la république française dans une époque pas si lointaine le proposait également, dans un certain discours de DAKAR.
Au-delà de la condamnation unanime de cette période de notre histoire, c’est sur toute possibilité d’une identité française ou européenne non plus conquérante mais même simplement englobante, capable de susciter un sentiment d’appartenance chez les nouveaux venus, anciens colonisés, comme chez les français plus anciens, qu’est jetée l’opprobre. La Nation suscite la  méfiance, puisqu’on nous dit que c’est contre les nationalismes, fauteurs de guerre, que se construit aujourd’hui le seul cadre politique qui vaille pour notre avenir, l’horizon européen. Perte du sentiment d’appartenance nationale faisant écho à l’affaiblissement de la souveraineté nationale, nous ne serions plus qu’une collection d’individus, et les seuls collectifs qui persisteraient et se renforceraient, seraient les particularismes et les communautés, seuls à même de constituer une identité, souvent victimaire, en opposition avec un collectif général historico-national, qui n’est plus là que pour servir de repoussoir et d’objet d’identification négative. Certains érigent ce système en doctrine politique de la nouvelle nation (sans majuscule), définie par ses marges, ses minorités, sur le modèle TERRA NOVA. Le problème de cette belle vision, c’est que beaucoup de gens se trouvent dehors, alors qu’ils avaient l’impression d’être chez eux. Dans ce modèle, la culture ouvrière et populaire, autrefois au centre du jeu, et qui n’a plus de capacité intégratrice pour les nouveaux arrivants, dans le contexte de la déconfiture industrielle, n’a plus voix au chapitre.  Abandonnée par la gauche, la classe populaire, le collectif des petits employés, des enracinés anciens dans un terroir bouleversé aujourd’hui, des manants (de «manere», ceux qui restent, par opposition à ceux qui bougent, et qui arrivent), se sent victime d’une «insécurité culturelle », et se tourne vers le conservatisme et la réaction.
Abandonnée de toute la gauche ? pas vraiment si on en croit la polémique qui enfle à partir de quelques phrases de Michel ONFRAY, issu de la gauche radicale, dont le verbatim s’étale dans le Monde du 21 septembre : seule Marine «parle au peuple», «les élites libérales l’ayant abandonné au profit des marges», propos dont il précise la signification, en vue de la réunion de ses soutiens à la Mutualité : «Nous allons dire que nous ne sommes pas avec Marine Le Pen, et que nous existons à gauche, que nous ne sommes pas instrumentalisables. Nous sommes de gauche. Ceux qui nous traitent de fascistes ne veulent pas penser».
L’approbation par Michel ONFRAY de la proposition de Jacques SAPIR, une alliance des souverainistes de gauche et de la droite – même extrême – pour sortir de l’euro, ne vaut donc pas ralliement aux thèses du FN, mais serait le passage obligé pour faire masse et être entendu, une sorte d’alliance objective entre souverainistes de tous bords, dans un domaine précis et limité de la souveraineté nationale.
C’est l’occasion pour le journal Le Monde d’organiser dans la semaine qui suit, un concert d’éditoriaux quasi-délirants, avec, en arrière-fond, une proximité savamment agencée avec la mention d’un «appel du FN aux intellectuels de gauche», le récit d’un flirt à distance entre le diable et ces «anti-modernes», lesquels exercent une «hégémonie idéologique» sur la société française.
Pour nous persuader que le gauchisme culturel est toujours vivace, il faut lire en particulier l’éditorial du Monde, du 26 septembre, de Geoffroy de Lagasnerie et Edouard Louis, «Intellectuels de gauche, réengagez-vous !». Après une analyse apocalyptique de l’hégémonie de la «réaction», de «l’offensive pour imposer les pulsions les plus mauvaises dans l’espace public, populisme, islamophobie, misogynie, xénophobie, homophobie, antisémitisme et racisme». Les auteurs proposent « quelques principes », qu’il faut lire en se frottant les yeux, «refuser de constituer certains idéologues comme interlocuteurs certains thèmes comme discutables, certains problèmes comme pertinents». «Ces thèmes rendent la confrontation d’idées impossible, les évacuer est la condition du débat.» Au mythe de l’espace public comme lieu unifié de délibération, il faut opposer l’idée selon laquelle il y a «des problématiques incompatibles entre elles». «Ils ne parlent que de nation, de peuple, de souveraineté, ou d’identité nationale, ou d’identité nationale, de désagrégation. Nous voulons parler de classes, d’exploitation, de violence, de répression, de domination. Voila les deux scènes possibles et irréductibles l’une à l’autre» Il faut «se taire plutôt que d’être complice».
S’ajoute le «principe de nomination», «nommer les individus tels qu’ils sont», «ne pas accepter de présenter comme des opinions sujettes au débat ce que l’on sait, par la connaissance, être faux». Et encore «le principe de redistribution de la honte» «il y a des individus dont on préférerait qu’ils se taisent, non par la force, comme on ne manquera pas de nous en accuser, mais, au contraire, en leur faisant comprendre que leur discours ne méritent rien d’autre que le mépris».
Et pour finir, on cite «La civilisation des mœurs» de Norbert ELIAS, qui n’est pas la disparition des pensées les plus laides, c’est une société où «ceux qui voudraient les formuler soient amenés à contrôler leurs pulsions».
Enfin, ce n’est pas fini « le principe d’intervention », «le plus souvent possible, intervenir, occuper l’espace». Voila pour les principes de cette nouvelle guerre des mots.

Pendant que se rejouait la querelle des anciens et des modernes, quelque chose d’immense était en marche, une foule innombrable d’hommes, femmes et enfants en détresse, devenaient visibles pour nous, et poussaient l’outrecuidance jusqu’à marcher vers nous, en foules compactes, devenant soudain visibles, comme le petit Eylan, échoué sur le rivage.
Il faut penser le phénomène, de toute urgence. C’est ce à quoi on s’est employé sur France culture, une journée entière, le 25 septembre.
Il fallait d’abord entendre le Pr Etienne TASSIN, philosophe spécialiste du cosmopolitisme et commentateur de Hanna ARENDT, dans les nouveaux chemins de la connaissance du vendredi 25 septembre*, magnifique méditation sur la condition migrante. Nous comprenons que la migration est une ressource, une question constitutive de l’EUROPE et non pas une crise qu’il faut solutionner. Une chance et une solution pour notre pays. «Il faut changer les frontières européennes, si cela pose problème, et non pas changer le flux massif de migrants», «le problème est dans le statut des frontières et le fonctionnement de SCHENGEN, libre circulation des biens et services, difficultés pour faire circuler les personnes, sauf si elles ont la particularité d’être des ressortissants d’un des états de la communauté européenne, l’envers a donc été d’en bannir ceux qui étaient des extra-européens ». «On a reconduit les frontières aux limites de l’Europe, et ces frontières cessent d’être des frontières et deviennent des murs». «L’Europe vit dans une confusion entre la frontière et le mur». «Nous vivons dans le fantasme de la souveraineté, et cela pointe un truc qui est un fantasme absolu de la pensée politique aujourd’hui, qui est l’identité, quoi, qui est quand même le concept qui fait obstacle à toute compréhension des choses politiques». «L’identité française, c’est une abstraction, c’est une construction, et elle consiste à dire vous devez être un national, et c’est ce qui conditionne votre citoyenneté, comme si être citoyen requérait d’être d’une certaine nationalité», «fantasme de l’identité nationale, couplé avec un autre fantasme, celui de la souveraineté de l’état et de la souveraineté nationale, les deux fantasmes explicatifs des blocages dans lesquels nous sommes»
«Pour passer des frontières et ne pas être renvoyés dans une supposée communauté d’origine, alors ils se désidentifient (ils effacent leurs empreintes digitales de leurs doigts). «C’est un laboratoire d’une politique à venir, qui ne serait pas une politique identitaire. L’Europe a tenté de faire cela, transcender l’enfermement dans les frontières nationales».
Sur la différence entre exilé et migrant, « l’exilé est un exproprié de sa terre natale, alors que le migrant construit sa vie en ne l’ancrant pas exclusivement dans sa terre natale, et il est tout à fait légitime à exiger l’accueil » dans sa nouvelle terre, en Europe.
«Il faut repenser cette identité européenne, comme étant accessible, de droit, à des migrants, qui ont fait le choix de venir vivre en Europe. Leur décision d’aller vivre et travailler ailleurs, leur permet de s’octroyer la citoyenneté de plein droit»
La condition de migrant, n’est pas celle d’Ulysse, habité par son désir de revenir à Ithaque, souffrance d’avoir à quitter un lieu, et désir d’y retourner un jour. «C’est une représentation fausse, qui fait obstacle, à la compréhension de la condition migrante. Le migrant habite trois mondes, le monde d’où nous venons, monde perdu d’avant, qui n’existe plus, le monde nouveau, les lieux par lesquels ils doivent passer et qui ne vous accueillent pas, et le troisième, le monde désiré, qui donnerait asile et accueil, permettant de se remettre de la perte du monde originaire». Le migrant est dans la «condition d’avoir à vivre dans un mouvement permanent, position d’extériorité, jeté hors de moi, dans un monde qui me rejette aussi».
Le migrant nous renvoie à la réalité de notre existence, nous qui pensons être enracinés. Ex sistere (sortir de, et par extension, pour Etienne TASSIN, se mettre en chemin)
«Exister n’est pas seulement être dans l’enracinement, mais toute vie nous expose à autre chose et à ces formes de déracinement. Philosophie de l’ex sistere : mon existence me tient hors de moi. Se tenir en dehors de soi, en dehors de ce qu’a permis l’existence initiale».
Magnifique et très émouvant développement.
Néanmoins, à l’issue de cette «désidentification», effacement des empreintes digitales, et plus profondément, exposition au risque de perdre sa vie pour passer une frontière, pour franchir un mur, pour endosser une vie nouvelle, sur une terre nouvelle, pour se remettre de cette errance, et exister en tant qu’acteur de cette nouvelle société, en être reconnu citoyen, sans pour autant qu’il soit nécessaire de devenir un « national », qualité facultative et encombrante pour Emmanuel TASSIN. Pour l’exilé, donc, il est problématique de devenir citoyen d’une Europe utopique, dont notre professeur nous dit qu’elle ne tient pas ses promesses, et qu’elle ne peut être l’horizon de cette «réidentification». Que reste-t-il à l’exilé, sinon se fondre dans l’atomisation citoyenne, ce que nous nommons l’individualisme, et qui est en fait une position dans une matrice complexe, de liens sociaux «profanes», avec le travail, le réseau de relations, l’histoire personnelle, les appartenances et sensibilités, qui ne se laissent pas facilement qualifier, en dessous du radar des idéologies, mais qui nous font solidement appartenir (identité heureuse), comme le montre admirablement Eric MAURIN dans son récent opus **, tout comme notre professeur de philosophie Etienne TASSIN appartient à son université, à ses rêveries fleurant bon l’odeur des bibliothèques universitaires (et n’héberge pas un couple d’afghans dans sa chambre d’amis).
Cette revendication de plein droit,  des exilés posant leur sac chez nous et exigeant droit à la citoyenneté, ne peut pas revêtir la forme d’un contrat synallagmatique, où le nouvel arrivant serait le seul signataire. Il faut que nous (l’infâme collectif historique national), soyons signataires du contrat. Les nouveaux arrivants sont des entrepreneurs d’eux-mêmes, nous dit-on, leur courage parle pour eux. Mais s’il n’y a pas d’intégration, par le travail, s’il y a «encampement» et isolement des migrants dans des lieux de fortune, des isolats précaires, en tête-à-tête avec eux-mêmes, s’il n’y a pas l’interaction avec les citoyens, pour en acquérir les codes, pour en apprécier les formes de civilité et apprendre à se faire apprécier, vers quel collectif vont-ils se tourner ? Vont-ils échouer à accéder à toute possibilité d’intégration par le travail, ou par toute autre forme d’appartenance citoyenne, et se replier dans des collectifs de déception et revendication, bientôt d’opposition et de rejet du pays d’accueil ?
Ce n’est pas une crainte vaine, c’est l’étude du coup d’après, pour emprunter une métaphore au jeu d’échec, c’est même la prise en compte de l’ensemble du jeu, car le problème est manifestement d’une ampleur géopolitique inédite, appelant des décisions fortes des pays occidentaux, pour être à la hauteur de la gravité du drame des réfugiés, et ne pas passer à coté de l’histoire.
Ce que nous avons lu et entendu cette semaine, dans les grands médias de référence, témoignait de notre tradition intellectuelle à la française, telle que la voit Sudhir Hazareesingh, historien britannique, s’exprimant dans Le Monde du 27-28 septembre : “penchant pour le schématisme, l’abstraction et le refus des faits, le goût du paradoxe, le recours systématique à la diabolisation et aux arguments extrêmes, et une vison apocalyptique de l’avenir”.
Dans la même page du Monde, Nicolas TRUONG nous annonce que “A droite et à gauche, la bien-pensance n’est plus le discours dominant”. L’idéologie contemporaine est plutôt autoritaire que libertaire, conservatrice que progressiste”. “Gauche et Droite confondues, appellent à restaurer l’autorité”. Il énumère les vaches sacrées aujourd’hui vilipendées de toute part, le relativisme culturel et l’anti-humanisme post-68, la mauvaise conscience post-coloniale, et maintenant la théorie du genre, ou le transfrontiérisme (dont nous avons vu ci-dessus un bel exemple). Le rejet de ce qu’on a un peu vite dénommé ces “valeurs de gauche”, et qui ne sont en fait que celles du gauchisme culturel, transcende les frontières de la Droite et de la gauche institutionnelle, parlementaire et partisane, et gouvernementale, puisqu’il n’y a pas jusqu’à un ministre en vue qui affirmait “le libéralisme, c’est la gauche” (Emmanuel MACRON).
Nous assistons à une décomposition-recomposition des sensibilités politiques, une dérive des continents, des mentalités et perceptions, autrefois liées, se séparant sous nos yeux, non plus à l’échelle des temps géologiques, mais de jour en jour, et la crise des migrants donne à cette décomposition un relief et une acuité particuliers.
Les valeurs de droite ou réputées comme telles, celle de la souveraineté, des traditions à protéger, des valeurs à préserver, les frontières de la nation, qui sont aussi le périmètre de la solidarité nationale, inspirent des intellectuels de gauche, lesquels dénoncent en même temps l’asservissement des peuples au capitalisme mondialisé, marqueur, s’il fallait nous en convaincre – de leur appartenance à la gauche.
Je voudrais me joindre à ceux-là qui veulent faire de la Nation, la maison commune, de ceux qui sont Charlie et de ceux qui ne le sont pas, des partisans du mariage pour tous et de ceux qui voulaient voir associer un qualificatif à ce mariage particulier, pour se laisser le temps de traiter le problème de la filiation, de ceux qui pensent qu’il faut renoncer à construire un aéroport pour préserver une espèce de grenouille endémique à ce seul endroit marécageux, et de ceux qui mettent en premier le développement économique. Problème de société, problème éthique, économique, que tout problème soit notre problème collectif, que nous nous en emparions avec passion, chacun d’entre nous, et que cela soit signe de notre citoyenneté. Que le débat soit argumenté, factuel, et que nous acceptions la grande divergence de nos opinions, notre identité plurielle, recomposée, chatoyante variété de sensibilités, de positions, sans qu’il soit nécessaire de tout ranger à droite ou à gauche.
Enfin, que le journalisme soit maintenant, au-delà d’un journalisme des problèmes et des polémiques, un journalisme de solutions (écoutez l’émission « Le secret des sources », du samedi 26 septembre sur France Culture***).
C’est un grand vent de liberté qui pourrait souffler sur notre vieux pays. Nos yeux se décillent et nous voyons l’inutilité de ces querelles idéologiques abstraites, de ces concepts qui n’ont rien d’opératoire pour le présent, et qu’il faut ranger au magasin des accessoires pour enfin, penser très concrètement la situation présente, et peut-être, comme le propose un candidat de la droite et du centre, enfin, «Faire»****.

* http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-une-journee-sur-les-routes-de-l-exil-avec-etienne-t
** Eric Maurin « La fabrique du conformisme » Coédition Seuil-La république des idées
***http://www.franceculture.fr/emission-le-secret-des-sources-le-journalisme-doit-il-trouver-des-solutions-2015-09-26
****François Fillon «Faire » Albin Michel

Tu ne seras pas à l’origine de dissensions dans ton camp

Mais quel est ton camp ? Le mouvement Les Républicains, où l’ancrage initial des sympathies est posé, comme sur un graphique, et dont il faudrait suivre les ajustements au fil des mois ?
Le «vainqueur de l’opinion» du pays profond, a pris la tête des sondages également dans son propre parti, devançant le président dudit parti. Cette position est-elle durable ? (sustainable). La modération, la rigueur intellectuelle, le capital d’un long compagnonnage, voire la nostalgie de l’époque chiraquienne forment-ils une position imprenable, au point de considérer qu’une entrée en campagne trop visible soit perçue comme une faute, vécue comme la poursuite d’un destin personnel, dans la période de préparation des régionales, comme le prétendent  le président de LR, et certains comparses jusqu’à l’UDI (François SAUVADET, entre autres), en appelant à différer les hostilités (inévitables) entre candidats de la primaire.
Il faudrait exister, sans s’opposer, sans se différencier, jusqu’aux élections régionales.
Celui qui est devenu le challenger a pourtant entamé une guerre de mouvement, et repris l’initiative, en présentant un dispositif ultra-droitier, vidant de sa substance le programme du Front National. Qu’on en juge sur pièces : prendre argument d’un différentiel de politiques sociales pour juger que l’immigration déferlerait sur notre pays, mieux-disant en matière de protection sociale que les autres pays européens (ce n’est pourtant pas ce que l’on constate, les migrants cherchent du travail) et rétablir les frontières (dénoncer SCHENGEN, i.e. s’exposer à la critique de promettre une chose impossible), remettre en cause le droit du sol pour les enfants de migrants en situation irrégulière (mazette !), supprimer l’AME pour les migrants en situation irrégulière (re-mazette !), installer des centres de tri de l’autre coté de la méditerranée (faisabilité ?), limiter l’attribution des allocations et aides aux étrangers résidant sur le territoire depuis plus de cinq ans. La préférence nationale du FN pour les emplois marchands (elle existe déjà dans les emplois publics), considérée comme une rupture du pacte républicain, se trouve soudain ringardisée. Il ne s’agira plus de la soft-dissuasion actuelle, de repousser de squat et en squat de pauvres ères sans toit, sans eau et sans électricité (ça marche, d’ailleurs, car la France ne fait pas rêver, au point de ne pas remplir ses quotas de volontaires parmi les réfugiés), il s’agira maintenant de laisser mourir les enfants à la porte des hôpitaux. Il s’est même trouvé des commentateurs pour prétendre que le programme de l’ancien président était «pensé et structuré» et qu’il avait «continué à travailler le sujet, contrairement à d’autres sujets».
La proposition-phare d’un statut spécial des réfugiés de guerre, qu’on accueillerait temporairement et qui retourneraient dans leur pays une fois la guerre finie, mérite qu’on en définisse clairement les modalités: pas de droit du sol pour les enfants nés pendant la période de leur séjour dans le pays ? Retour dans un pays détruit à l’horizon de (nombreuses) années, alors qu’ils n’auront plus aucune attache dans leur pays d’origine,  aide à la reconstruction et à la réinstallation ? Tout cela nous rappelle des propositions d’aide au retour au pays pour des vagues d’immigration plus anciennes, qui sont restées lettre morte. La “construction” de l’ancien président repose sur  du sable.
Le premier acte de guerre de la primaire a donc commencé sur l’aile droite, menée par le président de LR, en même temps que le belligérant exhorte ses adversaires à ne pas entamer les hostilités.
L’ancien président va donc chasser sur les terres frontistes, hors du territoire républicain.
Sun Tzu a dit « Généralement, celui qui occupe le terrain le premier et attend l’ennemi est en position de force ; celui qui arrive sur les lieux plus tard et se précipite au combat est déjà affaibli ».
Cela signifie-t-il que personne ne peut dorénavant produire un discours sur ce sujet, sans être suspecté d’un suivisme suspect ? Ce serait le cas si ces propositions étaient indépassables, mais nous avons vu que ce n’est pas le cas. On peut même dire que ces propositions sont hautement biodégradables et il ne faut pas se priver de contribuer à leur érosion.
Pour autant, Sun Tzu a dit aussi « Je dis plus : ne différez pas de livrer le combat, n’attendez pas que vos armes contractent la rouille, ni que le tranchant de vos épées s’émousse. La victoire est le principal objectif de la guerre ».
Cela signifie-t-il qu’il faut réagir tout de suite, en s’opposant, avec force critiques ? certes non, mais, en suivant son petit bonhomme de chemin, et sans trop faire l’école buissonnière, après avoir pris le chemin de l’école, Alain JUPPE devra prendre le chemin des politiques d’immigration européennes et françaises, avec une proposition bien construite, témoignant d’un consensus sur les valeurs, et présentant un dispositif robuste, explorant toutes les options dans le plus grand détail. C’est dans la robustesse de ses propositions qu’il fera la différence. Le temps pour le faire est important. Il faut attendre de voir le tour que va prendre la crise des réfugiés en Europe, mais il faut fourbir les armes conceptuelles. Sun Tzu a dit en effet «Si on ignore le lieu et la date de l’engagement, l’aile droite sera dans l’impossibilité d’assister la gauche, et la gauche la droite».
Pour l’instant, Alain Juppé entame la discussion avec les gens de la droite et du centre sur les sujets qu’il suppose importants pour eux, l’école pour son premier ouvrage (présenté comme le plus important ?).
Nous sommes dans l’expectative quant au choix des territoires futurs qu’il voudra traverser –occuper- et nous espérons qu’il maîtrise tous les éléments de la future campagne, les territoires (l’espace), le temps, le commandement et la discipline (comment mobiliser au centre et à droite au-delà du périmètre des républicains? (confer mon post précédent sur l’article 1 de l’art de la guerre de Sun Tzu).
Il y a bien un moment où il faudra que l’ensemble des cinq livres fasse un dispositif solide, un plan de bataille, et soit porté avec enthousiasme et énergie pour entraîner l’adhésion, démentant ainsi l’aphorisme de Lao Tzeu “la grande image n’a pas de forme”. Ce n’est certes pas de “l’agir sans agir” et le “se laisser porter par le potentiel de la situation”, du Tao qu’il faudra s’inspirer, mais bien de l’art de la guerre.

Petit Vademecum à l’usage d’un candidat à la primaire : une feuille de route

De l’art de la guerre :
Article 1
Sun Tzu dit : La guerre est d’une importance vitale pour l’État. C’est le domaine de la vie et de la mort : la conservation ou la perte de l’empire en dépendent ; il est impérieux de le bien régler. Ne pas faire de sérieuses réflexions sur ce qui le concerne, c’est faire preuve d’une coupable indifférence pour la conservation ou pour la perte de ce qu’on a de plus cher, et c’est ce qu’on ne doit pas trouver parmi nous.
Cinq choses principales doivent faire l’objet de nos continuelles méditations et de tous nos soins, comme le font ces grands artistes qui, lorsqu’ils entreprennent quelque chef-d’œuvre, ont toujours présent à l’esprit le but qu’ils se proposent, mettent à profit tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils entendent, ne négligent rien pour acquérir de nouvelles connaissances et tous les secours qui peuvent les conduire heureusement à leur fin.
Si nous voulons que la gloire et les succès accompagnent nos armes, nous ne devons jamais perdre de vue : la doctrine, le temps, l’espace, le commandement, la discipline.
La doctrine fait naître l’unité de penser ; elle nous inspire une même manière de vivre et de mourir, et nous rend intrépides et inébranlables dans les malheurs et dans la mort.
Si nous connaissons bien le temps, nous n’ignorerons point ces deux grands principes Yin et Yang par lesquels toutes les choses naturelles sont formées et par lesquels les éléments reçoivent leurs différentes modifications ; nous saurons le temps de leur union et de leur mutuel concours pour la production du froid, du chaud, de la sérénité ou de l’intempérie de l’air.
L’espace n’est pas moins digne de notre attention que le temps ; étudions le bien, et nous aurons la connaissance du haut et du bas, du loin comme du près, du large et de l’étroit, de ce qui demeure et de ce qui ne fait que passer.
J’entends par commandement, l’équité, l’amour pour ceux en particulier qui nous sont soumis et pour tous les hommes en général ; la science des ressources, le courage et la valeur, la rigueur, telles sont les qualités qui doivent caractériser celui qui est revêtu de la dignité de général ; vertus nécessaires pour l’acquisition desquelles nous ne devons rien négliger : seules elles peuvent nous mettre en état de marcher dignement à la tête des autres.
Aux connaissances dont je viens de parler, il faut ajouter celle de la discipline. Posséder l’art de ranger les troupes ; n’ignorer aucune des lois de la subordination et les faire observer à la rigueur ; être instruit des devoirs particuliers de chacun de nos subalternes ; savoir connaître les différents chemins par où on peut arriver à un même terme ; ne pas dédaigner d’entrer dans un détail exact de toutes les choses qui peuvent servir, et se mettre au fait de chacune d’elles en particulier. Tout cela ensemble forme un corps de discipline dont la connaissance pratique ne doit point échapper à la sagacité ni aux attentions d’un général.
Vous donc que le choix du prince a placé à la tête des armées, jetez les fondements de votre science militaire sur les cinq principes que je viens d’établir. La victoire suivra partout vos pas : vous n’éprouverez au contraire que les plus honteuses défaites si, par ignorance ou par présomption, vous venez à les omettre ou à les rejeter.
Les connaissances que je viens d’indiquer vous permettront de discerner, parmi les princes qui gouvernent le monde, celui qui a le plus de doctrine et de vertus ; vous connaîtrez les grands généraux qui peuvent se trouver dans les différents royaumes, de sorte que vous pourrez conjecturer assez sûrement quel est celui des deux antagonistes qui doit l’emporter ; et si vous devez entrer vous-même en lice, vous pourrez raisonnablement vous flatter de devenir victorieux.
Ces mêmes connaissances vous feront prévoir les moments les plus favorables, le temps et l’espace étant conjugués, pour ordonner le mouvement des troupes et les itinéraires qu’elles devront suivre, et dont vous réglerez à propos toutes les marches. Vous ne commencerez ni ne terminerez jamais la campagne hors de saison. Vous connaîtrez le fort et le faible, tant de ceux qu’on aura confiés à vos soins que des ennemis que vous aurez à combattre. Vous saurez en quelle quantité et dans quel état se trouveront les munitions de
guerre et de bouche des deux armées, vous distribuerez les récompenses avec libéralité, mais avec choix, et vous n’épargnerez pas les châtiments quand il en sera besoin.
Admirateurs de vos vertus et de vos capacités, les officiers généraux placés sous votre autorité vous serviront autant par plaisir que par devoir. Ils entreront dans toutes vos vues, et leur exemple entraînera infailliblement celui des subalternes, et les simples soldats concourront eux-mêmes de toutes leurs forces à vous assurer les plus glorieux succès.
Estimé, respecté, chéri des vôtres, les peuples voisins viendront avec joie se ranger sous les étendards du prince que vous servez, ou pour vivre sous ses lois, ou pour obtenir simplement sa protection.
Également instruit de ce que vous pourrez et de ce que vous ne pourrez pas, vous ne formerez aucune entreprise qui ne puisse être menée à bonne fin. Vous verrez, avec la même pénétration, ce qui sera loin de vous comme ce qui se passera sous vos yeux, et ce qui se passera sous vos yeux comme ce qui en est le plus éloigné.
Vous profiterez de la dissension qui surgit chez vos ennemis pour attirer les mécontents dans votre parti en ne leur ménageant ni les promesses, ni les dons, ni les récompenses.
Si vos ennemis sont plus puissants et plus forts que vous, vous ne les attaquerez point, vous éviterez avec un grand soin ce qui peut conduire à un engagement général ; vous cacherez toujours avec une extrême attention l’état où vous vous trouverez.
Il y aura des occasions ou vous vous abaisserez, et d’autres où vous affecterez d’avoir peur. Vous feindrez quelquefois d’être faible afin que vos ennemis, ouvrant la porte à la présomption et à l’orgueil, viennent ou vous attaquer mal à propos, ou se laissent surprendre eux-mêmes et tailler en pièces honteusement. Vous ferez en sorte que ceux qui vous sont inférieurs ne puissent jamais pénétrer vos desseins. Vous tiendrez vos troupes toujours alertes, toujours en mouvement et dans l’occupation, pour empêcher qu’elles ne se laissent amollir par un honteux repos.
Si vous prêtez quelque intérêt aux avantages de mes plans, faites en sorte de créer des situations qui contribuent à leur accomplissement.
J’entends par situation que le général agisse à bon escient, en harmonie avec ce qui est avantageux, et, par là-même, dispose de la maîtrise de l’équilibre.
Toute campagne guerrière doit être réglée sur le semblant ; feignez le désordre, ne manquez jamais d’offrir un appât à l’ennemi pour le leurrer, simulez l’infériorité pour encourager son arrogance, sachez attiser son courroux pour mieux le plonger dans la confusion : sa convoitise le lancera sur vous pour s’y briser.
Hâtez vos préparatifs lorsque vos adversaires se concentrent ; là où ils sont puissants, évitez-les.
Plongez l’adversaire dans d’inextricables épreuves et prolongez son épuisement en vous tenant à distance ; veillez à fortifier vos alliances au-dehors, et à affermir vos positions au-dedans par une politique de soldats-paysans.
Quel regret que de tout risquer en un seul combat, en négligeant la stratégie victorieuse, et faire dépendre le sort de vos armes d’une unique bataille !
Lorsque l’ennemi est uni, divisez-le ; et attaquez là où il n’est point préparé, en surgissant lorsqu’il ne vous attend point. Telles sont les clefs stratégiques de la victoire, mais prenez garde de ne point les engager par avance.
Que chacun se représente les évaluations faites dans le temple, avant les hostilités, comme des mesures : elles disent la victoire lorsqu’elles démontrent que votre force est supérieure à celle de l’ennemi ; elles indiquent la défaite lorsqu’elles démontrent qu’il est inférieur en force.

Considérez qu’avec de nombreux calculs on peut remporter la victoire, redoutez leur insuffisance. Combien celui qui n’en fait point a peu de chances de gagner !
C’est grâce à cette méthode que j’examine la situation, et l’issue apparaîtra clairement. »

Journal de rentrée

Comment tenter de comprendre la panne collective dont nous sommes victimes, dans notre pays, tétanisés que nous sommes d’assister à notre lente dérive, sans discerner un chemin de salut, sans plus croire en un nouvel homme providentiel, capable de trancher le nœud gordien de nos blocages collectifs. C’est ce que nous promettait un précédent hyper-président, promesse non tenue. Quant à notre actuel président audacieux, nous avons encore dans l’oreille l’écho de ses anaphores de moi-président, reniées l’une après l’autre (heureusement peut-être ?) et ses déclarations hasardeuses, démenties constamment par les faits.
Le dernier épisode en date, la catharsis nationale autour du rapport COMBREXELLE, se déroule sous nos yeux. Une séquence en deux temps, commande présidentielle ou primo-ministérielle du rapport auprès du conseiller d’état, dont on ne semble pas anticiper les conclusions, qui ne peuvent que remettre en cause le fardeau des 35 heures, et le carcan du contrat-CDI-si-je-suis-obligé-de-licencier-je-mets-la-boite-en-péril. Le cheval productif a tellement de fonte dans la selle qu’il ne peut plus faire que du sur-place. Ce qui est en jeu, c’est également (et peut-être avant tout ?), le droit de conserver des emplois productifs en France. Pourtant, nous aurons eu une journée entière sur France Culture, ce 10 septembre à entendre disserter sur la primauté de la Loi ou du contrat, ce qui est fort bien, mais sans un seul propos sur l’économie.
Ne boudons pas notre plaisir, néanmoins, le débat était vif, comme on les aime, entre Jean-Denis COMBREXELLE, himself, le Pr LYON-CAEN, Brice COUTURIER, mouche du coche, Gérard FILOCHE, Guillaume ERNER, le modérateur, et les autres comparses, une grande émission des Matins.
On allait donc soumettre le code du travail à une cure d’amaigrissement, c’était un des angles d’attaque, examinant l’objet lui-même, mesurant son poids et son nombre de pages, 1k400 pour l’édition DALLOZ et 1860 pages dans cette édition in quarto, 600 pages pour d’autres (dont un ministre, chiffre repris par Guillaume ERNER), qui avaient pu se procurer sans doute une édition au format A4 avec de tout petits caractères, à moins qu’ils n’aient jamais mis le nez dedans.
En deuxième partie de l’émission des matins, les gardiens du temple donnaient de la voix. Préserver les droits et affirmer la prééminence de la Loi sur les contrats, fût-ce au prix d’une folle inflation des textes réglementaires opposables, en matière de droit social comme dans d’autres domaines, c’est la position inexpugnable de Gérard FILOCHE, (présent aux matins de France Culture), et du parti socialiste derrière lui. Non à un droit du travail aménageant une sorte de subsidiarité, laissant aux branches, et aux entreprises, l’opportunité de trouver des compromis majoritaires en leur sein, nécessaires à leur survie, tout en préservant les droits fondamentaux des salariés, consensus qui semblait se construire à l’issue de la première partie des Matins.
Cette position inflexible, ne prenant pas en compte toute la réalité, et qui se fonde sur des certitudes de combat, délimite avec netteté une communauté de croyance, vérité ou ténèbres extérieures, là où il faudrait douter et examiner les faits, bien en face, pour en tirer le meilleur parti, y compris pour la défense des droits. C’est un trait du gauchisme culturel, mais aussi des isolats culturels d’extrême-droite,  dont les effectifs grossissent de jour en jour, nous dit-on, et c’est ce vers quoi nous allons quand nous ouvrons GOOGLE, et qu’un algorithme nous dirige vers ce que nous sommes supposés aimer ou approuver. Plus généralement, ce serait un trait culturel répandu parmi nos élites, qui, selon Nicolas BOUZOU, dans son dernier essai (“Le grand refoulement”), nous empêcherait de voir la réalité et nous enfermerait dans une névrose collective.

Le grand absent de l’émission, c’était un évènement (non-évènement ?), ayant eu lieu quelques  jours auparavant, et que nous attendions avec impatience, c’était la conférence de presse présidentielle.
Les choses avaient bien commencé, autour du rapport COMBREXELLE, une vraie campagne de Teasing avant la conférence présidentielle. Les médias fourmillaient de propositions créatives.  On pourrait par exemple  augmenter le seuil de déclenchement des heures supplémentaires au-dessus des 35 heures, avec l’objectif de diminuer le coût du travail, formule relativement indolore, ne nécessitant pas de remettre en cause la référence globale aux  35 heures, et permettant à certains de travailler plus  (air connu). Allait-on limiter les pénalités qu’une entreprise est susceptible de se voir infliger en cas de rupture conventionnelle, limitant ainsi les freins à l’embauche ? C’était   la conviction du ministre de l’économie, même si cela ne figure  pas dans sa loi fourre-tout sur la dérégulation de l’économie. Le consensus dans l’opinion cheminait, au point qu’il n’était pas besoin même de courage politique pour faire de cette conférence présidentielle une grande annonce sur l’évolution du droit social et la politique de l’emploi, qu’attendait l’opinion (avec résignation ?).
Nous avions cru que quelque chose d’historique se préparait, à entendre le propos martial du premier ministre sur le moment politique qui s’approchait. Le président audacieux montait en volume et en intensité, avant sa conférence de presse, pensions-nous, on le voyait bien à sa mimique un peu plus appuyée, certes, sur les mêmes déclarations filandreuses, mais où l’on voyait poindre une gestuelle de la décision, prête à surgir. Les outils conceptuels étaient là, le cheval MACRON piaffait d’impatience.
Et puis vint la conférence de presse, comme un coïtus interruptus, le président donne à la fois de la cravache et tire sur les rennes pour retenir le cheval et finalement, tombe de sa monture. Sancho Panza sur le destrier présidentiel. On ne touchera pas aux 35 heures, ni au contrat de travail. On ne touche à rien. Mais alors pourquoi en discuter ? Je crois qu’il n’est pas utile de s’appesantir sur la maladie de la décision, entre autres pathologies habitant la cervelle présidentielle. Il faudra faire l’autopsie de son cerveau, comme on l’a fait pour EINSTEIN.
Il est accablé de partout, et on se demande vraiment pourquoi, disait le pauvre Claude SERILLON, toujours à l’antenne des Matins de France Culture, le matin du 8 septembre. Cet ancien journaliste vedette, venu jouer le spin-doctor présidentiel (en soi, ce n’est déjà pas très glorieux comme fin de carrière), nous racontait qu’il se sentait les fesses propres, après avoir été viré sous toutes les présidences (c’étaient ses lettres de noblesse, témoignant de sa farouche indépendance), mais embauché par le bon François, il a immédiatement répondu présent, avec une lettre de mission assez extravagante, citée benoitement par Claude SERILLON lui-même, « faites ce que vous voulez, prenez des initiatives ». A ce compte-là, on reste dans son bureau à produire de temps en temps une petite note. Le bon Claude regrettait à l’antenne la grande méchanceté et l’esprit destructeur qui caractérise les mœurs médiatiques, citant le titre du livre de Françoise FRESSOZ « Le stage est fini » charge désinhibée contre l’actuel président, laquelle Françoise FRESSOZ venait de quitter le studio de France Culture, où elle n’a pu entendre ledit Claude SERILLON dire que le titre de son livre, «c’est n’importe quoi». Elle apparaissait elle-même en première partie des matins de France Culture, effrayée par sa propre audace, comme si elle n’avait pu retenir sa plume. En compagnie de Henri WEBER, ancien sénateur tout en rondeur, et directeur des études au parti socialiste (à l’entendre, on percevait que la réflexion prospective sur l’avenir du pays était en de bonnes mains), Françoise concédait avec gêne que ses critiques portaient surtout sur la première partie du quinquennat mais que tout n’était pas joué pour François HOLLANDE, « comme toujours en politique », en donnant l’impression qu’on lui tordait le bras.

Pour beaucoup de français, nous sommes maintenant dans l’après Hollande, mais ces deux derniers quinquennats, sans parler des précédentes séquences présidentielles, nous amènent à nous demander si le problème a été la médiocrité des occupants de la fonction présidentielle, ou l’institution elle-même, la présidentialisation des institutions, et il faudrait alors remonter à 1962, l’élection du président au suffrage universel pour trouver les racines du mal.
Pour autant, on ne peut que s’étonner de sentir encore une fois se lever au sein du bon peuple de France, l’espérance messianique en l’évènement 2017, dans l’attente duquel nous n’allons plus vivre et retenir notre souffle, puisque plus rien ne se passera avant la prochaine élection présidentielle. Manifestement, nous croyons encore en la fonction présidentielle.
Aveuglement collectif ? Sommes-nous capables de comprendre ce qui nous arrive ? C’est une question paradoxale, quand ont voit l’avalanche d’éditoriaux et de livres, produits par la classe intellectuelle. La parole et l’écrit sont portés haut et fort, par ces intellectuels-journalistes ou par des universitaires qui ont adopté les mêmes mœurs et renoncé au travail patient et obscur, à l’approfondissement de l’expertise, se précipitant sur les estrades médiatiques, proférant des discours de conviction et d’indignation, mais incapables de construire un consensus sur la simple analyse des faits, s’arrêtant au récit du désastre, et ébauchant à peine une réflexion sur les solutions. Ce serait une spécificité bien française que ces «intellectuels» très présents dans le débat public, aux positions polémiques et partisanes, alors qu’en Allemagne, nous aurions du mal à trouver d’autres figures d’intellectuels médiatisés, outre Jürgen HABERMAS et Peter SLOTERDIJK. Les gens qui pensent, là-bas, préfèrent passer leur temps à approfondir et documenter leur réflexion, et occuper une position d’expertise technique, utile à faire avancer les choses dans leur champ d’expertise.
Pour Nicolas BOUZOU, intellectuel médiatique lui-même, nous souffrons d’une grande névrose collective, d’une incapacité à nommer les choses autrement qu’à travers un discours rhétorique, et sous la forme convenue d’une diatribe indignée ou catastrophée. «La passion l’emporte sur la raison».
Cette charge contre les intellectuels est injuste pour autant, car nous avons matière à nous faire une opinion sur l’institution présidentielle. Allez vous promener à la FNAC, et feuilletez le livre de Ghislaine OTTENHEIMER (“Le poison présidentiel”), et vous l’achèterez si vous n’avez pas peur de céder au vertige du récit implacable de la déliquescence de la fonction présidentielle, fortement accélérée par l’actuel locataire de l’Elysée (heureusement, il n’est pas en CDI). Pour elle, c’est la fonction présidentielle, au moins autant que les hommes qui l’occupent, et qui l’ont occupé, qui font notre malheur et notre impuissance.
La fonction présidentielle, carrefour où tous les arbitrages et toutes les décisions convergent, et se télescopent sans cesse, outil de puissance s’il en est, placé dans les mains d’un homme atteint d’une indécision pathologique, ou d’un autre, montrant une agitation permanente, sans courage et sans cap autre que la prochaine échéance électorale, ne peut que produire l’impuissance publique. Certains opposent à ce fonctionnement hyperprésidentiel, la fonction inscrite dans la durée, d’un premier ministre, disposant des ressources de l’administration centrale, et qui s’appuierait sur le travail de fond des parlementaires, lent murissement des décisions en commission parlementaire, pour mettre en œuvre une action politique plus «durable».

Faut-il mettre en chantier la sixième république, et perdre dix ans, ou élire un président qui ne ferait qu’un mandat unique, donnant les grandes orientations et conservant son pré-carré des relations internationales, désignant un premier ministre prêt à en découdre, avec patience et persévérance, mais avec un cap solide, et suffisamment conforté dans sa fonction (pas un collaborateur), pour s’attaquer à la réforme de l’état, à la dépense publique, et à la «réindustrialisation» de la France, en bref, contribuer à la prospérité de ce pays.
Ce rééquilibrage en faveur du législatif, réinstallé dans un rôle d’impulsion des actions de fond de l’exécutif, pose aussi le problème des représentants de la nation, dont le parcours-type de professionnel de la politique, peut inquiéter : jeune militant d’un parti, muni d’un solide esprit partisan, puis attaché parlementaire, parvenant à décrocher un mandat électif à l’issue d’un parcours dans l’appareil d’un parti, où l’on ne se fait pas remarquer par son indépendance d’esprit et sa créativité, et, une fois acquis un mandat de représentant, alternant la critique à tout crin dans l’opposition et l’approbation sans apport personnel contributif dans les périodes d’accession au pouvoir.

Un parti de gouvernement a pour objectif de parvenir à gouverner. C’est la première forme de la démocratie élective, ce que Pierre ROSANVALLON («Le bon gouvernement») appelle «la démocratie d’autorisation», parvenir au pouvoir par la voie élective, mais, citant toujours le même auteur «le peuple, passé le moment électoral, se trouve bien peu souverain».
Le gardien du temple républicain Pierre ROSANVALLON déplore la présidentialisation des démocraties, et valorise le modèle parlementaire-représentatif, défini comme le règne de la Loi, «comprise comme vecteur d’un pouvoir en essence non dominateur», pouvoir impersonnel, en rupture avec le pouvoir absolu, pouvoir d’un seul, c’est le peuple qui génère les lois, le peuple souverain, «fountain of power» pour la constitution américaine. Centralité du pouvoir législatif. Quel plaisir de revenir aux sources !
Pour autant, nous dit Montesquieu, nous ne pouvons tout régir par la Loi et les règlements, nous ne pouvons «saisir par la loi la totalité de la société, … la mouvoir en ses détails».
La solution à nos problèmes est-elle dans l’inflation réglementaire, dans notre pays aux 400 000 textes réglementaires, dont un tiers ne sont pas applicables ?
Approfondir la démocratie, donc, faire progresser la « démocratie d’exercice », est-ce bien dans les partis politiques, et chez les représentants de la nation qu’il faut chercher cette démocratie introuvable ? Ou bien dans les associations, les mouvements de masse, «Occupy Wall Street», les class-actions, la manif pour tous, l’activisme social ?
Faut-il chercher à institutionnaliser, là ou c’est possible, une forme de démocratie délibérative, dans notre pays d’affrontement, où l’élaboration d’un consensus ne fait pas partie de notre fonds culturel ?
Faut-il «radicaliser la démocratie», comme le propose Dominique ROUSSEAU, professeur de droit constitutionnel, chercher les moyens d’une «démocratie continue», «démocratie du public», «démocratie participative».
Une formulation absente de l’ouvrage, la «démocratie délibérative», ne consiste pas pour le participant au débat public, à revendiquer une parcelle de pouvoir, mais à s’assurer que toutes les questions auront été débattues par lui, et plus généralement, dans la société, que toutes les opinions, toutes les options possibles auront été longuement examinées par le plus grand nombre possible de citoyens, et que chacun se sera laissé une chance de pouvoir changer d’avis. La décision politique appartient aux représentants élus, mais à l’issue d’un débat citoyen, qui aura parfaitement clarifié le sujet, et pointera sans ambigüité la responsabilité du politique dans une prise de décision informée par le peuple.
Est-le débat qu’Alain Juppé appelle de ses vœux ?

Que de belles questions en ces jours où l’été jette ses derniers feux.

Pierre ROSANVALLON « Le bon gouvernement », au Seuil.
Françoise FRESSOZ « Le stage est fini » chez Albin MICHEL
Philippe DESSERTINE « Le fantôme de l’Elysée, visite impromptue du baron NECKER à François Hollande, chez Albin MICHEL
Christian SALMON « Les derniers jours de la cinquième république » chez FAVARD
Ghislaine OTTENHEIMER « Le poison présidentiel » chez Albin MICHEL
Nicolas BOUZOU « Le grand refoulement » PLON
Dominique ROUSSEAU « radicaliser la démocratie » SEUIL

L’engagement d’un citoyen de la droite et du centre dans un blog : se parler à soi-même

Bon, c’est le moment de faire un point, après quelques semaines de ce blog «citoyen», comme je l’avais intitulé au début de l’été, en me lançant dans la rédaction hebdomadaire d’un post, sur les sujets politiques qui se présenteraient à moi dans l’espace public. Non plus un blog militant, comme mon précédent blog, dont vous pouvez trouver les posts de la période 2011-2014, que je veux conserver comme témoins d’une époque, d’un espoir déçu pour le pays. Le dernier de ces posts “encore un post”, devait être le dernier en tant que militant. Dans ce nouveau blog, je serais désormais un citoyen, de sensibilité de centre droit, voulant produire une réflexion sur ce qui arrive dans la société, dans la vie politique, sans se faire d’illusion sur l’intérêt de sa production. Il  s’agit seulement de prendre le temps de s’arrêter sur quelques sujets, au lieu de suivre passivement le flot d’informations indifférencié qui parvient à chacun de nous, et produire un commentaire, par nature peu informé, en évitant les sujets sur lesquels je pourrais avoir une compétence, par accointance professionnelle, mais plutôt trier dans les quelques médias généralistes, lecture du Monde, écoute de France Culture (et encore, dans certains créneaux horaires), exploration des revues auxquelles je suis abonné, lectures de quelques livres, survol de quelques livres politiques, genre que j’ai découvert cet été. La lecture en est  fluide, comme du sable qui vous coulerait dans les mains, le thème facile à suivre, on parvient à les lire en deux heures, et en identifier facilement le propos, qui se résume en quelques phrases, visibles dès la quatrième de couverture. Pour les livres qui méritent une lecture mot à mot, c’est autre chose, et il n’est pas question de tenter d’en faire une recension dans un post, c’est une lecture de plusieurs semaines, comme le dernier  livre de ROSANVALLON.
Si on veut suivre  l’actualité, faire des commentaires au fil de l’eau, en produisant des petites rédactions qui se tiennent, mettre ensemble quelques éléments autour d’un discours sans doute bien incomplet, la seule justification de l’exercice est qu’un citoyen ne peut pas ne pas essayer de se faire une opinion sur certains de ces sujets. Le fait de formaliser cette opinion, provisoire, à partir du marché des médias du jour, est tout à fait utile. On se surprend aussi à éprouver un sentiment d’afféterie, vouloir donner une belle forme à sa petite rédaction, comme autrefois, quand nous rendions notre dissertation au professeur, avec à la fois  un sentiment de dérision quant au fait que le fond du propos ne présente probablement pas d’intérêt, et qu’il est inutile de vouloir en faire un dispositif pour espérer un échange citoyen, car, tenir un blog de droite et du centre, sans être une personnalité politique,  c’est se condamner au soliloque, à se parler à soi-même.  On appelle au “débat”, après les propositions programmatiques d’Alain JUPPE, par exemple, mais personne autour de lui ne gratifiera d’une réponse ou prise de position un blog dont la visibilité est nulle, car il s’agirait d’entrer en contact avec un citoyen, alors qu’on désire, quand on produit la moindre intervention ou commentaire,  monter sur une estrade d’où on soit bien visible, on espère une visibilité maximale, qui vous permette de dépasser la particularité déprimante de parler à un autre citoyen. On parle à une myriade d’autres, espérant attirer les regards de la foule.
Mon premier réflexe serait de citer l’ecclésiaste, «vanité et poursuite du vent» et de vaquer à mes affaires, et pourtant, je pense qu’il faut persister.
Je cherche les raisons de continuer. Tout d’abord, lorsqu’on se met en position de faire un commentaire sur le sujet qui vous arrête, et qu’on écoute mot à mot une émission, qu’on prend le temps d’en faire un verbatim, si on pense que cela le mérite, on découvre que la parole figée sur l’écran qu’on vient de noircir de lettres, montre sa structure cachée, et dévoile des intentions de l’auteur,  qu’une écoute en continu ne permettrait de percevoir que de façon subliminale. Apprendre l’écoute et la compréhension approfondie, sur ces sujets politiques évanescents, sur le modèle de ce qu’on fait pour les écrits ou les matières professionnelles, c’est pour moi une découverte. Passer d’une écoute du bruit de fond de la société, à une focalisation successive sur un sujet puis un autre, qui me fasse entrer dans une réalité de sens. Cela valait ces quelques heures devant un écran, cet été, alors qu’il faisait beau dehors.
Mon constat, également, c’est que je ne rencontrerais mes semblables qu’en me limitant à un discours très formaté, communautaire, en me limitant à un sujet porteur d’identité et d’appartenance, en faisant offre de service à un parti ou une coterie, sans être sûr qu’ils m’accepteraient. Les réseaux ne sont faits que de renforcement des clans, des radicalisations, nourris par le confort de lire des gens qui pensent exactement comme vous. Mes petits posts n’ont pas d’autre fil conducteur que ce qui se présente dans mes médias favoris, et je suis comme feuille soulevée par le vent, aux antipodes d’une appartenance identitaire, un citoyen cueilleur-chasseur, curieux de tout et de rien, dans la sphère politique, produisant mes petits posts dans la matrice du net de la droite et du centre, dans un désert humain, sans âme qui vive, me donnant l’impression d’un chômage citoyen, d’une démobilisation, d’une inutile citoyenneté, si on la résumait à la possibilité d’écouter et d’échanger sur ce territoire de la droite et du centre.