Les fausses notes du candidat François Fillon

Comment qualifier ce que je ressens en observant l’offre politique telle qu’elle est en train de se composer sous nos yeux au sein de la droite et du centre ? Je me sens fracturé, au sens d’une ligne qui passerait en dehors de moi et m’assignerait à une rive, et alors je verrais mes concitoyens de la droite sur l’autre rive, séparés que nous serions par un gouffre. Les débats de la primaire à peine clos, on voit se recomposer les alliances et les mêmes qui s’étaient rangés derrière des bannières maintenant périmées, accourir pour voler au secours de la victoire. Eric Woerth monte vaillamment au front pour défendre des propositions sur l’assurance-maladie, qu’il combattait il y a peu. Les sarkozystes et juppéistes les plus agiles se sont faufilés pour occuper une nouvelle place et s’accrochent à leur strapontin. Le centre-croupion se parcellise en concours d’ambitieux, le plus spectaculaire étant Hervé MORIN, président de région, porteur d’une candidature avortée à la présidentielle, et qui se positionne encore pour recevoir les faveurs de la majorité qui se dessine, donnant le spectacle d’une cupidité politique impudique. Recyclage et interchangeabilité. Nous assistons à la recomposition et à l’attribution des places, alors qu’on ne sait pas comment on va conduire le pays. Ce n’est pas leur sujet.
Je ne me sens pas la moindre humeur militante. Je ne suis pas d’humeur massacrante, non plus, mais plutôt en train de passer du soutien au soutien critique, et bientôt, à la critique tout court.
Peut-être, y-a-t-il trop de fausses notes dans la petite chanson du candidat restant dans le camp auquel je croyais appartenir. Peut-être suis-je maintenant sur l’autre rive.
C’est bien de penser que la loi TAUBIRA nous a été extorquée de mauvaise façon, liant d’une part le désir de légitimer devant la société le mariage homosexuel, qui était accepté par tout le monde, et d’autre part, la filiation dans les couples homosexuels, placée dans le même paquet, point sur lequel la société était divisée.
C’est simplement sur le fait que le consensus n’est pas là, que tout le monde n’est pas d’accord, qu’il faut appuyer la proposition de revenir sur le droit de la filiation, et pas sur l’appartenance d’arrière-plan du candidat de tous les français à une sensibilité catholique. Un candidat qui désapprouverait en son âme et conscience l’avortement, mais qui aurait, comme il le dit, constamment voté les lois légalisant celui-ci, et n’aurait aucune volonté de remettre en cause ce qui est maintenant un droit acquis,  c’est un candidat républicain-laïc, qui pourrait garder en tête la phrase de Saint Paul “tout est permis, mais tout n’est pas profitable”, et garder également en lui le souci intime de prévenir l’expérience négative de l’interruption volontaire de grossesse. Il pourrait considérer le taux de grossesses chez les adolescentes comme un indicateur de souffrance sociale, et porter ce fait de société comme une souffrance personnelle, suivre de près cet indicateur, porter cette vigilance, et alors il faut éduquer, prévenir, mettre en place un dispositif, quand on est aux affaires. Nous n’en avons pas vu les signes. Cela pour l’avortement.
Et le même candidat, en revanche, reviendrait sur le droit de la filiation entre le parent A et le parent B, qui feraient fabriquer leur bébé par un utérus-tiers, (la nouvelle doxa), en s’appuyant explicitement sur cette même sensibilité catholique d’arrière-plan, et non pas sur le sentiment, partagé par beaucoup de français, qu’on a cédé trop facilement au camp des sectaires et des idéologues inspirateurs du paquet TAUBIRA. C’est ainsi s’exposer à proposer aux français que la révision de la loi TAUBIRA soit la victoire du camp des bigots sur celui des sectaires de l’autre camp. C’est une faute d’avoir perdu le point de vue surplombant d’un président prudent, refusant qu’on impose à tous, un changement dans les mœurs, disons-cela comme ça, alors que tout le monde n’y est pas prêt, et alors, mieux vaut conserver le statu quo. C’est cela, un conservatisme acceptable par toutes les parties. Il faut le construire, l’expliciter, recueillir l’adhésion des français à son sujet.
Conserver le statu quo, ce n’est pas la même chose que revenir sur des dispositions qui ont ouvert un droit à un groupe de personnes, certes très restreint, dont il faut plutôt faire en sorte qu’il le reste – restreint – il faut alors organiser cette restriction de l’accès à ce droit, par toutes sortes de conditions drastiques. Le point-clef, compris par tous, c’est le bonheur et l’équilibre des enfants qui naîtraient dans de telles conditions (GPA). Pour l’instant, François Fillon nous a donné l’impression d’une grande impréparation sur ce sujet. Il ne semble pas en mesure de remettre en cause les dispositions sur la filiation sans déclencher une guerre de tranchées.
Il y aura d’ailleurs assez à pourfendre pour le grand œuvre de la réforme des finances publiques. Et là, nous pensions que c’était du solide, le programme concocté depuis des années par 400 experts, mazette, pour restaurer les grands équilibres.
Et patatras, on nous dit qu’il sera tout simplement impossible de supprimer 500 000 postes de fonctionnaires sur un quinquennat, ou même sur deux. On voit bien la règle de trois : soit une augmentation du temps de travail des fonctionnaires à 39 heures, vous totalisez les heures gagnées par rapport à la situation actuelle, vous divisez par un temps de travail moyen par poste, et vous obtenez 500 000 postes, que vous pouvez supprimer. CQFD. C’est tellement brillant que cela se passe de commentaires.
Et puis repatatras, pour la sécu, et cette sinistre histoire de panier de soins, qu’on voudrait alléger de la bobologie, mais aussi des lunettes et des soins dentaires et qui se transformerait en panier percé. Continuité entre le président qui moque les sans-dents et son successeur qui voudrait leur faire payer une prime d’assurances pour avoir le droit d’aller chez le dentiste.
François Fillon est-il devenu un adepte de la « post-truth », la post-vérité, qui consiste à surévaluer grossièrement et sciemment les objectifs qu’on se fixe et qu’on sait qu’on n’atteindra pas, pour mettre en scène la farouche détermination, la volonté sans faille d’un homme de convictions (« n’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi » dit Emil Cioran). Une posture en somme, qui pourrait bien se transformer en imposture. S’agit-il de vendre aux électeurs ce mouvement de la volonté, ce geste, qu’importe s’il est imprécis pourvu qu’il soit bien visible, comme un chasseur qui tirerait « au jugé », espérant que les électeurs votent de même ?
Il faut craindre que nous n’ayons pas affaire à une telle habileté, mais que notre candidat ne soit en train de se tromper de convictions, tout simplement. « Les convictions sont des prisons », écrivait NIETZCHE, et il s’est laissé enfermer dans ce récit du programme solide, préparé de longue date, sur lequel il était légitime de prétendre dire la vérité aux français, seul contre tous, et qui pouvait lui permettre de hausser le ton et couvrir la voix de ses concurrents.
Lancinante question qui se trouve posée en effet, avec plus d’acuité encore dans cette campagne : comment se prépare-t-on à gouverner ? Peut-on compter sur quelques conseillers aux têtes bien faites, qui viennent vous vendre leurs assertions et leurs certitudes, mais jamais leurs doutes, puisque c’est ce qu’on leur demande. Ce sont ces quatre-cent experts, dans l’esprit du candidat, qui représentent la caution ultime de ce programme, lequel mérite d’être publié sur du papier glacé, puisque ce sont des « vérités », qu’il faut dire aux français.
Le cauchemar de la démocratie, c’est de voir et d’entendre un président de la république, comme nous l’avons entendu, en 2008, s’adresser à Jacques ATTALI, président de la commission pour la libération de la croissance française, et déclarer : « ce que vous direz, nous le ferons ». Ce sont ses propres termes. Sur ces 316 propositions, organisées autour de huit grandes ambitions, une seule avait commencé à voir un début d’application, « supprimer les rentes, réduire les privilèges, favoriser les mobilités ». Il s’agissait de permettre à de nouveaux chauffeurs de taxi de s’installer sans payer de licence ! Cela nous avait valu de beaux embouteillages. Il faudra attendre UBER pour voir la fin des rentes pour les chauffeurs de taxi, qui sont maintenant les seuls à payer des cotisations sociales et rembourser l’achat de leur licence. Quant à la suppression des départements, à la réduction du nombre de communes, à la baisse des cotisations sociales, et au transfert sur la CSG et sur la TVA (la TVA sociale), toutes propositions de la commission, on en a parlé, mais tout cela s’est fracassé sur le mur de la réalité. Cela n’a pas empêché la même commission, d’estimer deux ans plus tard que 60 % des mesures préconisées dans son rapport avaient été « plus ou moins mises en œuvre », puis enfin, préciser en octobre de la même année, que l’urgence restait entière quant à la maîtrise des dépenses publiques, la réforme de l’état, de l’éducation, et beaucoup d’autres sujets, prononçant l’avis de décès de la commission, qui comptait dans ses rangs un jeune banquier plein d’avenir, Emmanuel Macron.
Rêvons un peu, et imaginons que la commission ait été instituée dans la durée, avec des rendez-vous réguliers de ce club de réformateurs, travaillant bénévolement pour leur pays. La commission aurait pu évoluer sur des positions initiales peut-être excessives ou datées, par exemple, être amenée à craindre les effets récessifs d’une politique trop rigoureuse de maîtrise budgétaire, puisque ces interrogations se font jour à ce sujet, même au sein du FMI, trouver le bon curseur, éviter la course à l’échalote, 75, 100 milliards d’économies, qui dit mieux ? Comment ? Pourquoi ? Quels effets prévisibles ?
Imaginons surtout qu’on ait pu, comme dans d’autres pays européens, organiser le débat public autour de ces options, par exemple en favorisant la diffusion de blogs, la création de forums non formatés, non « modérés », où de simples citoyens essaieraient de réfléchir sur la chose publique. Des membres de la société civile, selon la formule consacrée, (y compris des chauffeurs de taxi), qui pourraient donner un avis pertinent sur la chasse aux rentes et sur beaucoup d’autres sujets, puisque ce sont eux, les véritables experts de leur « poste de vie ». Je me suis fait l’écho dans ce blog, ces dernières années, de cette proposition de diffuser auprès des sympathisants de la droite et du centre, l’adresse des blogs citoyens, ce qui aurait l’avantage, peut-être, d’inciter beaucoup d’autres citoyens à s’exprimer, réfléchir, penser par eux-mêmes, s’informer pour échanger, créer leur propre blog ou espace d’expression. In desertum clamavi. Mépris et silence à tous les étages, de la section locale de la défunte UMP, puis de LR, puis aux tentatives de dialogue avec l’entourage des candidats. Ce cercle vertueux, d’avoir de meilleurs militants, de meilleurs citoyens, car plus informés, plus lucides, est-il désiré par nos hommes politiques ?
Quant aux experts du premier cercle, par exemple, monsieur de CASTRIES, a-t-il un blog, est-il prêt à descendre dans l’arène citoyenne pour défendre ses points de vue, d’homme à homme, de citoyen à citoyen, ou bien n’aurons-nous pour seule information, qu’il est catholique pratiquant, qu’il se tient prêt et qu’il est possiblement notre futur premier ministre. Pour autant, il a laissé son candidat faire piteusement marche arrière sur le panier de soins, après avoir inspiré, dit-on, la proposition de réforme du risque maladie.
Les experts sont-ils capables d’humilité, de montrer une opinion en train de se former, la leur, appuyée sur leurs informations, susceptible d’évoluer, sollicitant la réponse des citoyens, ceux-là qui pourraient être affectés par leurs propositions, et qui ont l’expertise du terrain social, puisqu’ils y vivent.
Dans cette configuration, les programmes politiques ne seraient jamais terminés, arrêtés, mais toujours remis sur l’ouvrage, actualisés, critiqués, jusqu’à faire consensus, ce qui permet une mise en œuvre déterminée et sécurisée, car le terrain serait préparé. Une sorte de progrès  continu.
Elargir le débat à tous les citoyens, et non plus seulement à la représentation nationale, ou aux seuls médias, dont nous ne connaissons que trop les biais cognitifs et moraux, dictature de l’actualité, points de vue idéologiques, connivence, goût irrépressible du discours d’assertion et de conviction, des leçons assénées aux citoyens, absence de continuité de la réflexion sur les sujets de fond, une fois qu’ils échappent au projecteur de l’actualité, absence de questionnement sur le bien-fondé de leurs positions passées, et sur leur fonctionnement.
Trouver la bonne articulation entre ces trois ordres, la représentation nationale, les médias, les citoyens, c’est la démocratie délibérative, qui n’est pas la démocratie participative, laquelle est une utopie – un pouvoir qui serait exercé directement par les citoyens – Il s’agit plus sagement de faire en sorte que toute décision soit longuement soumise au débat citoyen, avec les espaces et les canaux nécessaires à ce débat public, et que le gouvernement et les membres de la représentation nationale décident, en toute connaissance de l’état de l’opinion.

Oui, je suis sur l’autre rive.

Joyeux Noël !