Les prémisses et les promesses

Il vaut mieux que les promesses s’appuient sur des prémisses solides. La force de celles-ci n’est forte que de la solidité de celles-là.
Est-il raisonnable d’attendre le retour au plein emploi du dispositif décrit par François Fillon ?
Il faut, nous propose-t-il, restaurer la compétitivité des entreprises, et baisser leurs charges de 50 milliards. En supprimant le CICE, probablement, et en le transformant en baisse pérenne de charges d’un montant peu ou prou équivalent ?
Quelles conséquences attendre d’une baisse de charges de l’ampleur de celle apportée par le CICE, et prolongée dans le temps ? Il faudra d’abord pour les entreprises, restaurer leurs marges, ensuite réanimer l’investissement en panne, s’il y a des possibilités de conquête de parts de marché, des produits ou des services à promouvoir dans le pipeline de l’entreprise. On gagne de l’argent aujourd’hui sur les marchés existants, on investit demain pour la conquête, on embauche après-demain, si le succès est au rendez-vous, et s’il ne s’agit pas d’investir pour automatiser des lignes de production ou remplacer les employés (des agences bancaires) par des services numériques.
Pour faciliter l’accès à l’emploi, nous dit François Fillon, il faut tourner l’apprentissage vers l’entreprise. Tout le monde est d’accord, mais cela ne se fera pas en un jour. Il faudra redéfinir les filières scolaires, trouver des accords avec les entreprises, pour former ensuite, en quelques années, les futurs titulaires des dizaines de milliers d’emplois industriels non pourvus faute de candidats compétents. Les effets attendus ne se manifesteront pas avant des années.
Ici encore, c’est le calendrier des effets attendus qui semble ne pas avoir fait l’objet d’une très grande attention. Avec des affirmations aussi péremptoires qu’un retour au plein emploi à un horizon court, (avec une référence biaisée à l’Allemagne, dont les efforts remontent en fait aux années 2000, et dans un tout autre contexte économique),  on attendrait  au moins un début de réalisation à l’issue du premier quinquennat.  François Fillon risque bien d’être de nouveau devant ses électeurs dans cinq ans, sans qu’on n’ait encore vu grand-chose sur le front de l’emploi. Nous avons eu le feuilleton de l’inversion de la courbe, nous aurions celui du “retour au plein emploi”, qui se ferait attendre indéfiniment.
Sous la rubrique “faciliter l’accès des entreprises au financement par l’épargne privée”, François Fillon  propose de transposer à l’IRPP des dispositions qui existaient pour l’ISF (qu’on supprimerait), à savoir la déduction de l’impôt sur le revenu de 30 à 50 % des sommes investies dans une entreprise. Plus qu’un fléchage de l’épargne privée vers les entreprises, ce serait en fait une dépense fiscale, une dépense de l’état, dont l’effet serait incertain, dans son ampleur – il pourrait bien peser sur le budget de l’état, s’il est adopté massivement par les contribuables, et ce serait la condition de sa réussite – et dans son efficacité sur l’emploi – quelles entreprises, quels secteurs seraient éligibles et quels effets attendus de cet afflux de cash important (on l’espère) et inattendu, dans les entreprises, si celles-ci n’ont pas de projet d’investissement productif dans leurs cartons et si la conjoncture est médiocre ? Comment identifier les entreprises-cibles, où l’afflux de financement serait suivi d’effets, sur l’investissement et sur l’activité, puis sur l’emploi ? Ne risque-t-on pas un phénomène de type monnaie-hélicoptère, indistinctement répandu par l’état sur le terrain économique, avec une forte déperdition ?
Autre voeu pieux : faire en sorte que les actifs gagnent plus que ceux qui vivent des revenus d’assistance, c’est réanimer la vilaine polémique sur le cancer de l’assistanat. Il s’agirait de baisser les revenus d’assistance ? Il faudrait que les assistés-incités puissent trouver un débouché à leur nouvelle motivation à se mettre au travail, mais lequel s’il n’y a pas d’emplois ?  Si cette baisse des revenus d’assistance est significative, l’effet immédiat serait un effet négatif sur la demande. Les assistés consommeraient moins de produits de base. Ils sauteraient un repas ?
Miser sur le travail indépendant ? Alors qu’on a été incapable de réformer le RSI, réforme demandée à cors et à cris durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. On nous suggère qu’il faut attendre d’un secteur d’activité, dont les acteurs sont soumis à un régime repoussoir qu’ils représentent un nouvel eldorado, un gisement d’emplois ? Et les auto-entrepreneurs, dont une écrasante majorité n’y trouve qu’un maigre revenu d’appoint ?
Réformer pour de vrai le code du travail, y compris dans son volet de durée du travail, nettoyer les écuries d’AUGIAS, et ne garder qu’un code du travail réduit à quelques principes, est-ce utile ? n’est-ce pas créer encore de l’instabilité réglementaire, alors qu’on pourrait  se couler dans les travaux préparatoires de la précédente équipe. Il faudrait prendre au mot le rapport Combrexelle, et pourquoi pas pousser les feux sur le dispositif initial prévu par le gouvernement Hollande en poussant au bout de leur logique les travaux préparatoires du quinquennat précédent, avec pragmatisme. Nous mettrions ainsi en oeuvre une forme  de continuité au service de la Nation, sans a prioro, et nous aurions une belle histoire à raconter, en évitant sur ce sujet les attitudes martiales et en traitant l’affaire comme une évidence, partagée par tout le monde. Une triangulation façon Hollande pour le nouveau président. La prudence voudrait sur ce sujet de ne pas communiquer sur l’héroïsme ou le maximalisme du plan Fillon, pour ne pas s’exposer à la polémique qui va enfler dans les prochains mois sur la « casse sociale », c’est en effet préférable, pour éviter de dérouler un tapis rouge à la dialectique du Front National.
Il y a une grande distance, on le voit bien, entre ces prémisses et les conclusions-promesses aventureuses telles qu’elles furent martelées par François Fillon pendant la campagne de la Primaire. C’est cette relative incertitude sur l’atteinte rapide du plein-emploi et sur la complexité du sujet qu’il faudrait  expliquer aux français, en se donnant l’image du président prudent et pédagogue succédant à l’image du  président déterminé qu’il faudra donner dans d’autres séquences.
Il faudrait en particulier faire comprendre aux français qu’il existe des « externalités » menaçantes, en clair un contexte pas forcément favorable pour l’emploi.
Tout d’abord la croissance est durablement en panne dans les pays développés, stagnant à 1.8 % depuis 2010, contre 2,9 % avant la crise, et cela ne semble pas s’améliorer. Il est possible que nous amorcions une stagnation séculaire, comme le prétend Larry Summers, ancien secrétaire au trésor de Bill Clinton. Pour lui, la demande est en panne, les classes moyennes s’appauvrissent, les riches s’attribuent la part du lion, et ils épargnent plutôt que de consommer, la demande s’étiole. Il faudrait alors faire de la relance budgétaire, comme s’apprête à le faire Donald TRUMP ? Vérité au-delà de l’atlantique, erreur en-deçà. Au-delà du constat partagé des deux côtés de l’atlantique sur la stagnation du pouvoir d’achat des classes moyennes, les causes ne sont pas les mêmes chez nous et aux USA. Il n’y a pas chez nous, de progression des inégalités d’un tel niveau, et du côté des leviers d’action, l’option du dérapage budgétaire est hors-jeu chez nous. Il nous faudra investir dans le cadre de très maigres marges budgétaires, nous le savons déjà et pour stimuler l’offre ?
Mais pour autant, ce choix d’une politique de l’offre, à laquelle il faudrait consacrer toutes nos ressources budgétaires rares, qui était devenu le passage obligé de tous les programmes, de la gauche de gouvernement, aussi bien que de la droite, risque de buter sur une nouvelle donnée, c’est l’inflation qui pointe son nez, et qui annonce une tension sur le front du pouvoir d’achat des classes moyennes. Les prévisions de hausse des prix à la consommation sont de 1,7 % pour la zone euro, alors que Bercy prévoyait 0 % en France en avril dernier pour 2016.
Pour Robert Gordon, autre économiste nord-américain, c’est bien une panne de l’offre à laquelle nous avons à faire face. La cause en serait la mystérieuse panne de la productivité, qui intrigue les économistes. Il y a plus de capital investi par poste de travail, et cela n’a pas augmenté la production. Ce mouvement de baisse tendancielle des gains de productivité, date d’avant 2008, et le développement du numérique ne semble pas y faire grand-chose, au contraire.
Les NTIC pourraient bien supprimer massivement des emplois, pas seulement les emplois à faible technicité, et à contenu répétitif, mais aussi les emplois plus sophistiqués. Les banques, les sociétés d’assurances, s’apprêtent à supprimer massivement des postes. Rappelons les prévisions de la Oxford Martin School, 30 % des emplois remplacés par des algorithmes, (9 % des emplois pour l’OCDE)  *
Il n’y a jusqu’à la nature même des emplois qui ne risque d’être massivement affectée (l’ubérisation de l’économie).
La plupart (70 %) des emplois créés dans les dernières années sont des emplois précaires, des CDD et on voit mal comment cette tendance de fond pourrait se modifier, sauf à instaurer un contrat unique. Il n’y aurait plus les insiders, ultra-protégés, et les outsiders précaires, mais un continuum d’entrepreneurs d’eux-mêmes, entre le contrat zéro heure sur le mode des chauffeurs d’UBER (ou des médecins payés à l’acte), où l’on commence à percevoir une rémunération dès la première unité  produite, jusqu’aux emplois classiques, et supposés pérennes, dont la rémunération est forfaitaire, déconnectée des unités produites, mesurée en temps de travail, sur le modèle des emplois actuels. Dans le premier cas, les coûts pour l’entreprise ou le donneur d’ordre, sont des coûts variables (je ne paie que s’il y a production et pour les unités produites), et dans le second cas, l’emploi salarié, je paie quelque soit la production, et il faut que je dimensionne mes “capacités” en fonction de ce que j’ai à produire. C’est un coût fixe, et un statut pour les employés, à opposer à un contrat dans la configuration précédente, celle des “indépendants”. Le statut confère-t-il plus de sécurité que le contrat ? L’indépendant à plusieurs clients, et les difficultés de l’un d’entre eux peuvent être compensées par les autres, alors que l’employé n’a qu’un seul employé (en général), et il est plus exposé à une crise dans l’entreprise ou une restructuration. Le CDI est-il une protection contre la déconfiture de son employeur ?
Ceci n’est pas un plaidoyer en faveur du statut d’indépendant, qui est encore minoritaire, mais un appel à se pencher sur les potentialités de développement de l’emploi qu’il recèle, pourvu que soient instaurés quelques filets de sécurité, et qu’on mette en place une doctrine permettant une vraie reconnaissance des indépendants, ouvrant la possibilité de mener une carrière d’indépendant, qui ne soit plus un pis-aller, dans l’attente d’un “emploi stable”.
C’est le sujet du livre de Jacques BARTHELEMY et Gilbert CETTE “Travailler au XXI ème siècle” **.
Nous connaissons ces jeunes entrepreneurs qui ont quitté des emplois stables, et qui proposent leurs services, sur des plate-formes numériques pour les moins qualifiés d’entre eux, avec le bonheur d’éprouver la liberté d’être son propre patron. Foin du carcan de l’emploi salarié, on s’affronte à la réalité de la valeur de ce qu’on met sur le marché. On y est rapidement rattrapé par le sentiment d’être exploité. Il reste une réflexion à mener sur le lien de subordination, le partage de la valeur entre ces indépendants et leur apporteur d’affaires, qui sont des plate-formes internationales, dont les revenus ne sont pas fiscalisés chez nous. Il reste le problème des cotisations sociales, chômage et retraite. C’est le chantier à venir de la définition d’un cadre légal pour ces activités. Il faut selon les auteurs “dépasser le droit du travail grâce au droit de l’activité professionnelle”. Dans un premier temps, certainement, mettre en place un filet de sécurité personnel pour ces indépendants, assurance-chômage comme le propose Emmanuel MACRON ?

Devant ces externalités-là, le programme pour le plein emploi de François Fillon risque bien d’être comme fétu sur une mer déchaînée, dans les dix ans à venir.
Si on veut se faire une opinion de la totalité de ce qui est en train de se passer sur le front de l’économie, il vaut mieux lire « La révolution » d’Emmanuel Macron*** que le programme de François Fillon. Je suis navré de devoir le constater.

*Eric Brynjolfsson Erik & Andrew Mac Afee ” Le deuxième âge de la machine” 2014

** Jacques BARTHELEMY et Gilbert CETTE “Travailler au XXI ème siècle”. 2016

*** Emmanuel MACRON ” La révolution”

La durée légale du temps de travail, un combat d’arrière-garde ?

Est-il permis à un simple citoyen, rouage infime de la grande machine économique de réfléchir aux propositions du candidat François FILLON, ancien premier ministre, abondé dans sa réflexion par 400 experts ?
Le doute s’est en effet instillé dans l’esprit de bien des observateurs, et dans le mien, sur la vérité, véracité, sincérité, cherchons le terme, de certaines propositions du candidat à la fonction suprême, ou, perception tout aussi péjorative, sur l’intelligence ou la considération des situations concrètes qui suivraient un blanc-seing donné par la nation pour mettre en œuvre ses propositions.
Je crains quant à moi que ce ne soit pas la frugalité, le souci de l’efficacité économique, et l’économie de moyens qui aient présidé à la proposition de revenir sur les 35 heures, mais une surenchère délétère qui risque d’amener la nouvelle majorité à s’enliser dans une guerre de tranchée et remobiliser contre elle la vieille garde revigorée de la gauche archaïque.
On peut aujourd’hui se forger une opinion simple au sujet du temps de travail. Point numéro un, nous avons à peu près dans tous les pays européens une durée effective hebdomadaire du travail voisine, voire identique, approchant les 39 heures, sauf dans la fonction publique, où elle est souvent inférieure aux 35 heures. Point numéro 2, c’est un acquis social, une sorte de droit à travailler moins, et il faut de bonnes raisons pour revenir sur cet acquis. Point numéro 3, la gêne apportée aux entreprises par cette réduction du temps de travail consiste en un alourdissement du coût du travail, car, avant toute chose, les 35 heures, c’est un seuil de déclenchement des heures supplémentaires. Au-delà de 35 heures, le travail coûte plus cher à l’entreprise.
La solution la plus « frugale », et économe de moyens, est de poursuivre l’évolution actuelle, et de placer à 39 heures le seuil de déclenchement d’une majoration de la rémunération horaire du travail. Il y aurait des heures supplémentaires payées au taux de base de 35 à 39 heures, et une majoration significative à partir de 39 heures.  Conservons à 35 heures la durée légale du travail, c’est à dire le droit pour ceux qui le désirent de choisir cette durée de travail, tout en laissant la possibilité aux accords de branche de déroger à cette règle, là où cela s’impose de fixer pour tous les employés d’une branche, une durée de travail plus élevée. Nous voyons déjà les heures supplémentaires entre 35 et 39 heures affectées d’un taux de majoration de plus en plus modeste. Il n’y a qu’à compléter le mouvement actuel.
Passer aux 39 heures pour tout le monde, (payées 35 heures de surcroît), ou se caler sur le filet de sécurité européen des 48 heures pour ce qui devrait figurer dans le  code du travail, et déléguer aux branches les accords sur le temps de travail, cela pourrait sonner à certaines oreilles comme un propos churchillien, mais c’est une proposition inutile, inapplicable, et dangereuse.
Faire de cette mesure un marqueur d’une politique économique, c’est tout simplement mener un combat d’arrière-garde, et occulter les vrais sujets, alors que 70 % des embauches se font actuellement en CDD et que l’ubérisation de l’économie progresse et présente de nouveaux défis, imposant aux politiques de penser ce que le travail est en train de devenir.