L’administration centrale, nouveau bouc émissaire

Cécile CORNUDET, dans les ECHOS, se penche sur le « Syndrome de Benjamin Millepied » qu’elle décrit sans pour autant lui donner encore ce nom. Elle fait le récit emblématique de la façon dont une administration tatillonne et conservatrice, ici l’Opéra de Paris, « tueuse d’initiatives », étouffe toute velléité de changement et détient le vrai pouvoir, celui « de ne rien faire ». Et de généraliser le propos, en citant Emmanuel MACRON, qui « cherche d’autres moyens qu’une loi pour faire passer des réformes » et Laurent WAUQUIER « un ministre n’a aucun pouvoir ». Enfin, notre ancien président, parmi ses « retours d’expérience », qui s’apparentent parfois à des retours de flamme, ne manque pas de mettre sur le dos des pesanteurs administratives son indécision personnelle. Il serait favorable à un « Spoil system » à la française, (« système de la dépouille » à l’anglo-saxonne), en proposant de changer d’emblée les vingt plus importants directeurs d’administration centrale à son arrivée au pouvoir.
Ce n’est pas une bonne idée. Lorsque les politiques n’ont en tête que l’annulation des réformes de leur prédécesseur, et ne sont pas capables de concevoir une réforme sur le temps long ou poursuivre modestement, dans la continuité, les actions entreprises par leurs prédécesseurs, pour la seule raison qu’ils ne peuvent s’en attribuer la paternité, il n’est pas mauvais qu’il existe une continuité, un volant d’inertie, entre le vote, à chaud, de lois souvent partisanes et déséquilibrées, la parution des décrets, et la mise en œuvre concrète des «changements», si tant est qu’ils soient toujours d’actualité et pertinents à moyen terme. C’est le fonctionnement de la démocratie représentative qui est déficient, quand toute décision politique est instruite dans l’urgence, pour répondre à chaud à un évènement ou à un mouvement d’opinion, et passe ensuite à la trappe, quand les projecteurs de l’actualité se sont éteints. Heureusement qu’il y a une continuité dans la haute administration, pour faire vivre avec prudence le mouvement si mal impulsé par le politique, voire pour attendre et voir si les impulsions sont contradictoires et incohérentes. Faire de l’administration le nouveau bouc émissaire des faiblesses du politique, et instaurer un rapport de force avec l’administration, comme on l’a fait avec les corps intermédiaires, c’est le piège dans lequel est tombé notre ancien président.
Alain JUPPE verrait plutôt ses ministres en « managers », faisant corps avec les membres de l’administration centrale. Les ministres sortiraient de la tour d’ivoire du groupe des conseillers, lequel groupe se réduirait en effectifs, en même temps que s’allégerait le budget des ministères. Le ministre serait ainsi de plain-pied avec la réalité du terrain. On ne peut pas faire aux membres de la haute administration le procès d’intention de préférer le statu quo, et pourquoi ne pourraient-ils faire preuve de créativité et d’esprit d’innovation si on le leur demandait ? Au moins l’échelon politique y gagnerait en perception de l’état de la réalité, et toute proposition de réforme comporterait de facto son étude de faisabilité, puisque l’administration centrale y aurait été associée.