Transition écologique

Une journée de flânerie, pour moi, ce samedi ensoleillé, où il eût fallu se résoudre à sortir dans les bois, ce que je ne me suis décidé à faire que dans l’après-midi.
Regarder, donc, le beau ciel pur par la fenêtre, à l’heure du café matinal, dans ma cuisine. Le fond sonore était l’émission de Caroline Broué *, la matinale du samedi, sur FM 93,5 MH (je la capte aussi sur 98 dans mon coin perdu de l’Essonne). Une voix bien scandée, qui m’est familière, et ce n’est qu’en rédigeant ce post et en cliquant par hasard sur « images » dans Google que j’ai découvert son beau visage, mais je ne veux pas m’y arrêter et préfère ne percevoir que cette belle conversation avec son invité, Bruno Parmentier **, spécialiste de l’agriculture. Je prends au passage quelques notions sur les changements en cours dans nos façons de manger, sujet comparé par l’invité à l’exception culturelle française. C’est une bonne façon d’entrer dans le sujet de l’agriculture que de parler de nos façons de manger, et du budget que nous y consacrons, en France, 14 % du budget des ménages, 9 % en Allemagne, 7 % aux USA. Manger pour vivre, un morceau de jambon carré, dans un sandwich de même forme, ingéré devant son ordinateur, ou s’adonner au plaisir de manger, y consacrer un peu plus de temps et un peu plus d’argent, tel est le choix que nous avons devant nous. Allons-nous ingérer notre vie durant, notre dose quotidienne de pesticides et produits phyto-sanitaires, et préparer sagement notre petit cancer, en ingérant distraitement les produits d’une agriculture de plus en plus intensive, aux intrants toxiques (merci MONSANTO), délivrant des extrants tout aussi toxiques, à une industrie agro-alimentaire, constituant la filière de la malbouffe bon marché ?
Si nous voulons préserver notre exception alimentaire, partagée avec les pays latins, il faudra lutter contre cette terrible entropie, qui fait de nous des instruments jusque dans notre façon de manger. Il faut voir en face cette aliénation rampante, et corriger les « imperfections du marché », comme disent les économistes.
La nourriture est-elle une marchandise comme les autres ?
Le politique doit répondre par la négative, et voir ce sujet comme un domaine de souveraineté nationale, pas moins. Le citoyen doit s’en saisir, dans les médias, à l’école, dans les cantines, lorsqu’il va faire ses courses, et se donner les moyens d’organiser une défense civile. C’est un sujet de la subsidiarité nationale, contre la machine européenne à produire des normes, nous menant vers notre malheur, vers l’univers aseptisé et inhumain de la concurrence pure et parfaite. Puisque nos voisins européens semblent diverger, dans leurs mœurs, nous avons la responsabilité de constituer notre propre modèle, et tout d’abord favoriser, par nos choix de consommation, quand nous le pouvons, cette agriculture « résiliente », qui ferait le choix de la qualité. Manger de la viande cinq ou six fois par semaine, et des portions de 100 grammes au lieu de 150, sans écorner notre budget, cela permet aux agriculteurs de gagner leur vie et de nous servir de meilleurs produits.
A quand une éducation à la nourriture, dans les écoles, dans les cabinets des médecins, dans les médias, dans les entreprises ?
Manger différencié, y consacrer du temps et de l’argent, ériger cela en modèle, en façon de vivre, tendance, « fashion », cinq ou six couleurs dans l’assiette, diminuer les quantités, augmenter la qualité. Utiliser sans vergogne le marketing social, la communication d’état, et faire de ce sujet une grande cause nationale. Trouver un modèle transversal, infusant toute la société, pour créer une demande.
C’est ce modèle pour le futur et déjà pour le présent de l’agriculture, que Pierre Hivernat ***, nous propose sur son site « alimentation générale » appel au droit de bien manger, avec un appel à militer sur le site du journal Libération.
Et l’offre de ces produits alimentaires ?
Bruno Parmentier développe la belle image d’une agriculture « écologiquement intensive », aux processus sophistiqués, aidant le sol à produire, sans plus labourer et arroser les sols de produits chimiques, en tuant tout ce qui vit, pour y laisser survivre les semences génétiquement modifiées. Rejeter ce kit mortel pesticides-agents phytosanitaires-semences sélectionnées, et retrouver la sophistication de la vie. Cultiver 365 jours par an, diversifier les plantes, planter des arbres, et utiliser les animaux dans la filière de la culture, c’est le beau projet que nous avons à porter pour accompagner la mutation des 480 000 exploitations agricoles françaises.
Plus de labours, et une agriculture intensive en processus écologiques, et non plus en intrants mortifères. Proposer aux consommateurs un processus, intensif en savoirs-faires, en main-d’œuvre, en ingéniosité, et favoriser les circuits courts.
J’ai prolongé dans ma rêverie de ce beau samedi, les façons dont nous pourrions donner une réalité politique à cette belle idée, et je me suis demandé comment l’accompagner, en ce moment d’offre surabondante de programmes politiques.
Favoriser les circuits courts.
Susciter les entrepreneurs pour multiplier les AMAP, en les subventionnant, sous réserve qu’ils respectent une charte.
Mobiliser les chômeurs pour un service national de la production de nourriture, comme contribution en échange des revenus de subsistance qui leur sont alloués par la société.
Préserver les terres arables et potentiellement exploitables au sein du tissu rurbain, entourant les métropoles et mettre en culture les parcelles ainsi préservées.

Et dans les supermarchés, n’accepter de faire ses courses que là où figure la provenance des aliments qui sont mis à la vente, quatre pastilles de couleur différente, une couleur pour la production locale, à moins de 100 kilomètres, de producteurs respectant une charte, et méritant à ce titre un signalement au consommateur, une autre pour la production nationale, respectant cette même charte, et deux autres, enfin, pour les productions intensives-industrielles-bon marché, nationales et non nationales.
La réglementation nous en empêche ? Votons une loi le permettant, nous arrogeant cette dérogation pour exception culturelle que nous avons su négocier avec l’Europe pour d’autres productions culturelles. Il ne s’agit pas d’une entrave tarifaire à la concurrence, puisque ces produits sont librement accessibles, mais il s’agit d’informer le consommateur et de lui permettre un choix éclairé.

Je suis ensuite tombé sur la livraison du monde de samedi, sur mon iphone, et je me suis arrêté sur l’article « Cancers au travail : Bruxelles complice de l’industrie »****.
Le constat, c’est que 100 000 personnes meurent chaque année en Europe des suites d’une exposition à un produit cancérigène dans l’exercice de leur métier. Les normes européennes d’exposition sont laxistes, la SCOEL, comité scientifique, est constituée d’experts, dont les liens avec l’industrie chimique, et donc les conflits d’intérêt sont visibles comme le nez au milieu de la figure, et la commission européenne ne peut pas ne pas le voir. Mardi 28 février, le parlement européen examinera une proposition de modification de sa directive sur la protection des travailleurs, qui est qualifiée par le Monde «d’autorisation de tuer ». Quinze substances sont examinées dans ce projet d’évolution de la directive européenne, dont on citera le Chrome hexavalent, dont les seuils d’exposition tolérés dans les normes européennes sont 25 fois supérieurs aux normes françaises. La santé des travailleurs de l’industrie est une variable d’ajustement pour la compétitivité de la grande industrie, (allemande surtout). La commission est corrompue (?), le mot est peut-être un peu fort, ou du moins effectue sous le voile d’ignorance, sans mandat électif des citoyens, des compromis, des «trade-offs » comme on dit chez les stratèges des grandes industries, entre les intérêts industriels, dont une des variables est probablement la préservation de l’emploi en Europe, et les victimes collatérales, qui paieront de leur vie cet « arrangement ». Le parlement européen aura le choix entre promouvoir les nouvelles normes, où les refuser, c’est-à-dire rester à des normes encore moins favorables.
Le parlement ne connaîtra pas la réalité des coûts induits au sein des entreprises pour modifier leurs «process» industriels, afin de respecter des normes plus sévères, préservant la santé de leurs employés. Il ne saura pas s’il s’agit simplement de diminuer un peu la rétribution des actionnaires ou de remettre en cause la capacité même de continuer à produire en Europe, et alors, il faudrait sous-traiter ces productions dans des petits Bohpals exotiques, sans explosion autre que l’épidémiologie des cancers, sans exposition médiatique. Les puissants lobbies industriels sont à l’œuvre à Bruxelles, sous la houlette de l’inusable Monsieur JUNCKER, qui sût aménager des arrangements avec les principes moraux, pour aménager activement une fiscalité dévoyée lorsqu’il était aux affaires au Luxembourg, et qui continue d’endosser ces petits arrangements avec la morale.

Etonnons-nous que les populistes ne fassent leur miel de ces pratiques.
Quant à moi, je reste europhile, et partisan d’une intégration budgétaire et fiscale entre les pays du noyau dur de l’Europe, mais je suis persuadé que la France a une responsabilité particulière, et doit peser de tout son poids pour redéfinir la subsidiarité, en mettant en premier la qualité de vie des citoyens, et la protection de leurs cultures ancestrales, quitte à limiter les prérogatives du grand marché unifié, à la concurrence pure et parfaite, qui est l’idéologie dominante chez les technocrates européens.

*https://www.franceculture.fr/emissions/la-matinale-du-samedi/jacques-darriulat-bruno-parmentier

**Le blog de Bruno Parmentier http://s365327531.onlinehome.fr/

*** Pierre HIVERNAT http://alimentation-generale.fr/auteur/pierre-hivernat

****http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/02/24/cancer-au-travail-bruxelles-complice-de-l-industrie_5084643_3244.html

La querelle des anciens et des modernes et la toile de fond de la crise des réfugiés

L’identité française n’est plus ce qu’elle était, et ne sait plus même ce qu’elle est. Elle serait résiduelle, souffrante, et porterait comme un fardeau les grandes erreurs collectives du dernier siècle, au premier rang desquelles le colonialisme, asservissement et exploitation des peuples, sous couvert d’un projet « civilisateur », déniant aux cultures des peuples premiers et des autochtones toute prétention à persister. Un “génocide culturel” mené par de braves pères de famille héritiers des lumières et de la révolution française, et pourtant nourris des stéréotypes les plus humiliants pour les anciens colonisés, persuadés que l’africain du nord et du sud était un grand enfant, un homme inférieur, non pas racialement, mais du fait de cultures périmées. Il fallait le faire entrer dans la modernité (la civilisation, comme le proclamait Jules FERRY) et comme notre bien mal inspiré président de la république française dans une époque pas si lointaine le proposait également, dans un certain discours de DAKAR.
Au-delà de la condamnation unanime de cette période de notre histoire, c’est sur toute possibilité d’une identité française ou européenne non plus conquérante mais même simplement englobante, capable de susciter un sentiment d’appartenance chez les nouveaux venus, anciens colonisés, comme chez les français plus anciens, qu’est jetée l’opprobre. La Nation suscite la  méfiance, puisqu’on nous dit que c’est contre les nationalismes, fauteurs de guerre, que se construit aujourd’hui le seul cadre politique qui vaille pour notre avenir, l’horizon européen. Perte du sentiment d’appartenance nationale faisant écho à l’affaiblissement de la souveraineté nationale, nous ne serions plus qu’une collection d’individus, et les seuls collectifs qui persisteraient et se renforceraient, seraient les particularismes et les communautés, seuls à même de constituer une identité, souvent victimaire, en opposition avec un collectif général historico-national, qui n’est plus là que pour servir de repoussoir et d’objet d’identification négative. Certains érigent ce système en doctrine politique de la nouvelle nation (sans majuscule), définie par ses marges, ses minorités, sur le modèle TERRA NOVA. Le problème de cette belle vision, c’est que beaucoup de gens se trouvent dehors, alors qu’ils avaient l’impression d’être chez eux. Dans ce modèle, la culture ouvrière et populaire, autrefois au centre du jeu, et qui n’a plus de capacité intégratrice pour les nouveaux arrivants, dans le contexte de la déconfiture industrielle, n’a plus voix au chapitre.  Abandonnée par la gauche, la classe populaire, le collectif des petits employés, des enracinés anciens dans un terroir bouleversé aujourd’hui, des manants (de «manere», ceux qui restent, par opposition à ceux qui bougent, et qui arrivent), se sent victime d’une «insécurité culturelle », et se tourne vers le conservatisme et la réaction.
Abandonnée de toute la gauche ? pas vraiment si on en croit la polémique qui enfle à partir de quelques phrases de Michel ONFRAY, issu de la gauche radicale, dont le verbatim s’étale dans le Monde du 21 septembre : seule Marine «parle au peuple», «les élites libérales l’ayant abandonné au profit des marges», propos dont il précise la signification, en vue de la réunion de ses soutiens à la Mutualité : «Nous allons dire que nous ne sommes pas avec Marine Le Pen, et que nous existons à gauche, que nous ne sommes pas instrumentalisables. Nous sommes de gauche. Ceux qui nous traitent de fascistes ne veulent pas penser».
L’approbation par Michel ONFRAY de la proposition de Jacques SAPIR, une alliance des souverainistes de gauche et de la droite – même extrême – pour sortir de l’euro, ne vaut donc pas ralliement aux thèses du FN, mais serait le passage obligé pour faire masse et être entendu, une sorte d’alliance objective entre souverainistes de tous bords, dans un domaine précis et limité de la souveraineté nationale.
C’est l’occasion pour le journal Le Monde d’organiser dans la semaine qui suit, un concert d’éditoriaux quasi-délirants, avec, en arrière-fond, une proximité savamment agencée avec la mention d’un «appel du FN aux intellectuels de gauche», le récit d’un flirt à distance entre le diable et ces «anti-modernes», lesquels exercent une «hégémonie idéologique» sur la société française.
Pour nous persuader que le gauchisme culturel est toujours vivace, il faut lire en particulier l’éditorial du Monde, du 26 septembre, de Geoffroy de Lagasnerie et Edouard Louis, «Intellectuels de gauche, réengagez-vous !». Après une analyse apocalyptique de l’hégémonie de la «réaction», de «l’offensive pour imposer les pulsions les plus mauvaises dans l’espace public, populisme, islamophobie, misogynie, xénophobie, homophobie, antisémitisme et racisme». Les auteurs proposent « quelques principes », qu’il faut lire en se frottant les yeux, «refuser de constituer certains idéologues comme interlocuteurs certains thèmes comme discutables, certains problèmes comme pertinents». «Ces thèmes rendent la confrontation d’idées impossible, les évacuer est la condition du débat.» Au mythe de l’espace public comme lieu unifié de délibération, il faut opposer l’idée selon laquelle il y a «des problématiques incompatibles entre elles». «Ils ne parlent que de nation, de peuple, de souveraineté, ou d’identité nationale, ou d’identité nationale, de désagrégation. Nous voulons parler de classes, d’exploitation, de violence, de répression, de domination. Voila les deux scènes possibles et irréductibles l’une à l’autre» Il faut «se taire plutôt que d’être complice».
S’ajoute le «principe de nomination», «nommer les individus tels qu’ils sont», «ne pas accepter de présenter comme des opinions sujettes au débat ce que l’on sait, par la connaissance, être faux». Et encore «le principe de redistribution de la honte» «il y a des individus dont on préférerait qu’ils se taisent, non par la force, comme on ne manquera pas de nous en accuser, mais, au contraire, en leur faisant comprendre que leur discours ne méritent rien d’autre que le mépris».
Et pour finir, on cite «La civilisation des mœurs» de Norbert ELIAS, qui n’est pas la disparition des pensées les plus laides, c’est une société où «ceux qui voudraient les formuler soient amenés à contrôler leurs pulsions».
Enfin, ce n’est pas fini « le principe d’intervention », «le plus souvent possible, intervenir, occuper l’espace». Voila pour les principes de cette nouvelle guerre des mots.

Pendant que se rejouait la querelle des anciens et des modernes, quelque chose d’immense était en marche, une foule innombrable d’hommes, femmes et enfants en détresse, devenaient visibles pour nous, et poussaient l’outrecuidance jusqu’à marcher vers nous, en foules compactes, devenant soudain visibles, comme le petit Eylan, échoué sur le rivage.
Il faut penser le phénomène, de toute urgence. C’est ce à quoi on s’est employé sur France culture, une journée entière, le 25 septembre.
Il fallait d’abord entendre le Pr Etienne TASSIN, philosophe spécialiste du cosmopolitisme et commentateur de Hanna ARENDT, dans les nouveaux chemins de la connaissance du vendredi 25 septembre*, magnifique méditation sur la condition migrante. Nous comprenons que la migration est une ressource, une question constitutive de l’EUROPE et non pas une crise qu’il faut solutionner. Une chance et une solution pour notre pays. «Il faut changer les frontières européennes, si cela pose problème, et non pas changer le flux massif de migrants», «le problème est dans le statut des frontières et le fonctionnement de SCHENGEN, libre circulation des biens et services, difficultés pour faire circuler les personnes, sauf si elles ont la particularité d’être des ressortissants d’un des états de la communauté européenne, l’envers a donc été d’en bannir ceux qui étaient des extra-européens ». «On a reconduit les frontières aux limites de l’Europe, et ces frontières cessent d’être des frontières et deviennent des murs». «L’Europe vit dans une confusion entre la frontière et le mur». «Nous vivons dans le fantasme de la souveraineté, et cela pointe un truc qui est un fantasme absolu de la pensée politique aujourd’hui, qui est l’identité, quoi, qui est quand même le concept qui fait obstacle à toute compréhension des choses politiques». «L’identité française, c’est une abstraction, c’est une construction, et elle consiste à dire vous devez être un national, et c’est ce qui conditionne votre citoyenneté, comme si être citoyen requérait d’être d’une certaine nationalité», «fantasme de l’identité nationale, couplé avec un autre fantasme, celui de la souveraineté de l’état et de la souveraineté nationale, les deux fantasmes explicatifs des blocages dans lesquels nous sommes»
«Pour passer des frontières et ne pas être renvoyés dans une supposée communauté d’origine, alors ils se désidentifient (ils effacent leurs empreintes digitales de leurs doigts). «C’est un laboratoire d’une politique à venir, qui ne serait pas une politique identitaire. L’Europe a tenté de faire cela, transcender l’enfermement dans les frontières nationales».
Sur la différence entre exilé et migrant, « l’exilé est un exproprié de sa terre natale, alors que le migrant construit sa vie en ne l’ancrant pas exclusivement dans sa terre natale, et il est tout à fait légitime à exiger l’accueil » dans sa nouvelle terre, en Europe.
«Il faut repenser cette identité européenne, comme étant accessible, de droit, à des migrants, qui ont fait le choix de venir vivre en Europe. Leur décision d’aller vivre et travailler ailleurs, leur permet de s’octroyer la citoyenneté de plein droit»
La condition de migrant, n’est pas celle d’Ulysse, habité par son désir de revenir à Ithaque, souffrance d’avoir à quitter un lieu, et désir d’y retourner un jour. «C’est une représentation fausse, qui fait obstacle, à la compréhension de la condition migrante. Le migrant habite trois mondes, le monde d’où nous venons, monde perdu d’avant, qui n’existe plus, le monde nouveau, les lieux par lesquels ils doivent passer et qui ne vous accueillent pas, et le troisième, le monde désiré, qui donnerait asile et accueil, permettant de se remettre de la perte du monde originaire». Le migrant est dans la «condition d’avoir à vivre dans un mouvement permanent, position d’extériorité, jeté hors de moi, dans un monde qui me rejette aussi».
Le migrant nous renvoie à la réalité de notre existence, nous qui pensons être enracinés. Ex sistere (sortir de, et par extension, pour Etienne TASSIN, se mettre en chemin)
«Exister n’est pas seulement être dans l’enracinement, mais toute vie nous expose à autre chose et à ces formes de déracinement. Philosophie de l’ex sistere : mon existence me tient hors de moi. Se tenir en dehors de soi, en dehors de ce qu’a permis l’existence initiale».
Magnifique et très émouvant développement.
Néanmoins, à l’issue de cette «désidentification», effacement des empreintes digitales, et plus profondément, exposition au risque de perdre sa vie pour passer une frontière, pour franchir un mur, pour endosser une vie nouvelle, sur une terre nouvelle, pour se remettre de cette errance, et exister en tant qu’acteur de cette nouvelle société, en être reconnu citoyen, sans pour autant qu’il soit nécessaire de devenir un « national », qualité facultative et encombrante pour Emmanuel TASSIN. Pour l’exilé, donc, il est problématique de devenir citoyen d’une Europe utopique, dont notre professeur nous dit qu’elle ne tient pas ses promesses, et qu’elle ne peut être l’horizon de cette «réidentification». Que reste-t-il à l’exilé, sinon se fondre dans l’atomisation citoyenne, ce que nous nommons l’individualisme, et qui est en fait une position dans une matrice complexe, de liens sociaux «profanes», avec le travail, le réseau de relations, l’histoire personnelle, les appartenances et sensibilités, qui ne se laissent pas facilement qualifier, en dessous du radar des idéologies, mais qui nous font solidement appartenir (identité heureuse), comme le montre admirablement Eric MAURIN dans son récent opus **, tout comme notre professeur de philosophie Etienne TASSIN appartient à son université, à ses rêveries fleurant bon l’odeur des bibliothèques universitaires (et n’héberge pas un couple d’afghans dans sa chambre d’amis).
Cette revendication de plein droit,  des exilés posant leur sac chez nous et exigeant droit à la citoyenneté, ne peut pas revêtir la forme d’un contrat synallagmatique, où le nouvel arrivant serait le seul signataire. Il faut que nous (l’infâme collectif historique national), soyons signataires du contrat. Les nouveaux arrivants sont des entrepreneurs d’eux-mêmes, nous dit-on, leur courage parle pour eux. Mais s’il n’y a pas d’intégration, par le travail, s’il y a «encampement» et isolement des migrants dans des lieux de fortune, des isolats précaires, en tête-à-tête avec eux-mêmes, s’il n’y a pas l’interaction avec les citoyens, pour en acquérir les codes, pour en apprécier les formes de civilité et apprendre à se faire apprécier, vers quel collectif vont-ils se tourner ? Vont-ils échouer à accéder à toute possibilité d’intégration par le travail, ou par toute autre forme d’appartenance citoyenne, et se replier dans des collectifs de déception et revendication, bientôt d’opposition et de rejet du pays d’accueil ?
Ce n’est pas une crainte vaine, c’est l’étude du coup d’après, pour emprunter une métaphore au jeu d’échec, c’est même la prise en compte de l’ensemble du jeu, car le problème est manifestement d’une ampleur géopolitique inédite, appelant des décisions fortes des pays occidentaux, pour être à la hauteur de la gravité du drame des réfugiés, et ne pas passer à coté de l’histoire.
Ce que nous avons lu et entendu cette semaine, dans les grands médias de référence, témoignait de notre tradition intellectuelle à la française, telle que la voit Sudhir Hazareesingh, historien britannique, s’exprimant dans Le Monde du 27-28 septembre : “penchant pour le schématisme, l’abstraction et le refus des faits, le goût du paradoxe, le recours systématique à la diabolisation et aux arguments extrêmes, et une vison apocalyptique de l’avenir”.
Dans la même page du Monde, Nicolas TRUONG nous annonce que “A droite et à gauche, la bien-pensance n’est plus le discours dominant”. L’idéologie contemporaine est plutôt autoritaire que libertaire, conservatrice que progressiste”. “Gauche et Droite confondues, appellent à restaurer l’autorité”. Il énumère les vaches sacrées aujourd’hui vilipendées de toute part, le relativisme culturel et l’anti-humanisme post-68, la mauvaise conscience post-coloniale, et maintenant la théorie du genre, ou le transfrontiérisme (dont nous avons vu ci-dessus un bel exemple). Le rejet de ce qu’on a un peu vite dénommé ces “valeurs de gauche”, et qui ne sont en fait que celles du gauchisme culturel, transcende les frontières de la Droite et de la gauche institutionnelle, parlementaire et partisane, et gouvernementale, puisqu’il n’y a pas jusqu’à un ministre en vue qui affirmait “le libéralisme, c’est la gauche” (Emmanuel MACRON).
Nous assistons à une décomposition-recomposition des sensibilités politiques, une dérive des continents, des mentalités et perceptions, autrefois liées, se séparant sous nos yeux, non plus à l’échelle des temps géologiques, mais de jour en jour, et la crise des migrants donne à cette décomposition un relief et une acuité particuliers.
Les valeurs de droite ou réputées comme telles, celle de la souveraineté, des traditions à protéger, des valeurs à préserver, les frontières de la nation, qui sont aussi le périmètre de la solidarité nationale, inspirent des intellectuels de gauche, lesquels dénoncent en même temps l’asservissement des peuples au capitalisme mondialisé, marqueur, s’il fallait nous en convaincre – de leur appartenance à la gauche.
Je voudrais me joindre à ceux-là qui veulent faire de la Nation, la maison commune, de ceux qui sont Charlie et de ceux qui ne le sont pas, des partisans du mariage pour tous et de ceux qui voulaient voir associer un qualificatif à ce mariage particulier, pour se laisser le temps de traiter le problème de la filiation, de ceux qui pensent qu’il faut renoncer à construire un aéroport pour préserver une espèce de grenouille endémique à ce seul endroit marécageux, et de ceux qui mettent en premier le développement économique. Problème de société, problème éthique, économique, que tout problème soit notre problème collectif, que nous nous en emparions avec passion, chacun d’entre nous, et que cela soit signe de notre citoyenneté. Que le débat soit argumenté, factuel, et que nous acceptions la grande divergence de nos opinions, notre identité plurielle, recomposée, chatoyante variété de sensibilités, de positions, sans qu’il soit nécessaire de tout ranger à droite ou à gauche.
Enfin, que le journalisme soit maintenant, au-delà d’un journalisme des problèmes et des polémiques, un journalisme de solutions (écoutez l’émission « Le secret des sources », du samedi 26 septembre sur France Culture***).
C’est un grand vent de liberté qui pourrait souffler sur notre vieux pays. Nos yeux se décillent et nous voyons l’inutilité de ces querelles idéologiques abstraites, de ces concepts qui n’ont rien d’opératoire pour le présent, et qu’il faut ranger au magasin des accessoires pour enfin, penser très concrètement la situation présente, et peut-être, comme le propose un candidat de la droite et du centre, enfin, «Faire»****.

* http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-une-journee-sur-les-routes-de-l-exil-avec-etienne-t
** Eric Maurin « La fabrique du conformisme » Coédition Seuil-La république des idées
***http://www.franceculture.fr/emission-le-secret-des-sources-le-journalisme-doit-il-trouver-des-solutions-2015-09-26
****François Fillon «Faire » Albin Michel