Répliques d’Alain Finkielkraut, Pierre Manent, Jacques Julliard

Décidément, le sujet est tenace, et il est difficile de tourner son regard ou son écoute vers un grand média sans se trouver confronté aux remous de la vague migratoire, qui fait tanguer la société française et ses médias, et trouble l’eau de ce qui n’est plus le long fleuve tranquille et apaisé de l’intégration de tous les citoyens dans la nation française.
Ce qui est mis en question, c’est notre capacité –supplémentaire- à accueillir de nouveaux arrivants, au-delà du flux annuel actuel, de 200 000 nouveaux arrivants.
Les réfugiés syriens, soudanais et érythréens, poussés par le désespoir, ne peuvent être repoussés, mais faut-il mettre en œuvre pour eux une exceptionalité de l’accueil, alors que nous avons quatre cent mille personnes vivant dans la précarité, pour certains, dans la grande misère, même aidée, et dont le profil pourrait aussi nous mobiliser pour mener une action vigoureuse de solidarité, mais nous ne les voyons plus, ces gens qui vivent sous des tentes, sous des ponts, au bord de l’autoroute, dans des baraquements, des squats. Nous ne les voyons plus, car ils sont parvenus à l’échéance d’un long processus de relégation sociale, sans plus même de liens avec les services sociaux. Ce sont les perdants absolus, méprisés, malades dans leur chair (espérance de vie de 40 ans), dans leur esprit (beaucoup sont atteints de pathologies psychiatriques), et nous ne sommes pas exempts de leur attribuer une part de responsabilité dans cette longue et désespérante série d’échecs qu’est leur vie. Ils auraient mal employé leur capital de départ, ce que nous appelons l’égalité des chances. Ceux-là ne font pas partie de la classe dangereuse, leur malheur ne nous inquiète pas. Ils ne sont pas près de rompre les grands équilibres de notre belle société. Ils ont simplement été laissés de coté dans un lent et complexe processus d’intégration commune, proposé à chaque citoyen, par l’école, le monde du travail, la compétition sociale pour les postes. C’est la pointe extrême de ces décrocheurs, qui n’ont pas la combativité nécessaire pour demander même les revenus de solidarité, ou se réfugier dans les liens de solidarité de proximité, et qui flottent au fil des jours, parfaitement seuls, comme des cadavres sur le fleuve, les pauvres absolus, sans force, dédiés au froid et à la faim, que seul l’alcool peut leur faire oublier. Une descente aux enfers sans retour. A quand un reportage photographique-choc, dans les morgues des grands hôpitaux pour montrer ces corps décharnés d’hommes de quarante ans, faisant sur eux, morts dans la rue, pour réveiller nos consciences.
Je n’appelle pas, bien évidemment, à une sorte de préférence nationale pour nos miséreux, car bien d’entre eux sont des migrants, mais les jeunes couples d’ingénieurs syriens, avec enfants, aux moyens financiers suffisants pour payer les passeurs, vivent au péril de leur vie un rite de passage par la misère et la précarité, dont on peut espérer qu’ils renaîtront aussi forts s’ils parviennent à s’établir dans notre ilot de stabilité et prendre leur part de prospérité.
La question posée, au-delà de leur accueil dans notre pays, est notre contexte économique et démographique, différent de celui de l’Allemagne, ou règnent  la panne démographique et  le plein emploi, et où nombre d’emplois ne sont pas  pourvus. Le concept opératoire pour intégrer ces membres de la société éduquée syrienne devrait être voisin de celui de l’immigration choisie, immigration de travail, et les quotas de répartition devraient se faire en fonction des besoins des marchés du travail locaux. Dans la mission des Hot-Spots que nous voulons installer en périphérie, cet aspect précis des besoins du marché du travail et par voie de conséquence, des chances d’intégration des réfugiés, devrait constituer le point-clef. Une répartition en quotas de compétition compassionnelle entre une Allemagne très généreuse, mais en fait avant tout soucieuse de ses intérêts,  et une France frileuse, que les instances européennes doivent rappeler à ses valeurs, est une duperie. Dans cette affaire comme dans d’autres, il y a d’abord l’intérêt des états.
Les réfugiés viendront-ils alors «s’intégrer» dans notre classe moyenne, ou du fait de leur déclassement, sur un marché de l’emploi et dans une économie en berne, iront-ils renforcer les groupes sociaux des insatisfaits, hostiles à notre modèle de société, ceux à qui nous attribuons des comportements «communautaires», et que nous qualifions de «musulmans», car la religion constitue pour eux la seule identité de repli.
On sent bien qu’il y a un danger à renvoyer sans cesse dans le débat public, au qualificatif de sa religion d’appartenance, celui ou celle, confrontée aux difficultés du travail ou aux mœurs de notre société individualiste, où l’on ne pratique aucunement la civilité chaleureuse de leurs sociétés d’origine, mais au contraire, une sorte de méfiance de tous contre tous, sinon de guerre (Bellum omnium contra omnes), pour paraphraser HOBBES. Pour des amis turcs, prenant pour la première fois le métro, le comportement des passagers, fuyant le regard des personnes assises en face d’elles, répugnant à tout contact, fût un vrai choc culturel.
Nous avons le tort de porter un regard homogène sur un groupe qui ne l’est pas, et ce regard renforce la méfiance réciproque, et rend précisément impossible ce que nous appelons de nos vœux, un espace public où le regard posé sur l’autre soit libre de tout présupposé, donnant toutes ses chances à une sociabilité et laïcité inventive.
C’était le sujet de l’émission Répliques sur France Culture, ce samedi matin (Alain Finkielkraut, Pierre Manent, Jacques Julliard).
La pensée de Pierre Manent ne se laisse pas approcher avec des gros sabots, et de ce point de vue, l’émission était un peu décevante, du fait d’une pensée par catégories abstraites et trop tranchées des participants, alors qu’il aurait fallu une herméneutique du subtil Pierre Manent,  exercice qu’on n’attendait pas de Jacques Julliard et par ailleurs, il manquait un «méta-point-de-vue» de la part de Pierre Manent, au moins dans l’exposé qu’il a fait de son livre, où il  nous propose, pour résumer son sujet, de renouveler notre contrat social en intégrant autrement le fait musulman dans la société laïque française.
En quelque sorte, il nous dit que «la laïcité à la française n’est plus pertinente dans la situation dans laquelle nous nous trouvons», car «les présupposés de la laïcité étaient une Nation partagée, une longue éducation commune, un partage de la littérature (pour les élites), et une familiarité réciproque». Il fallait pour l’école, «assurer une éducation libre de toute attache».
Historiquement, il fallait «écarter l’église, diminuer sa puissance sociale».  C’était possible, pour les membres d’une même société, ajustant leurs positions au fil des interactions. Aujourd’hui, nous dit Pierre MANENT, il manque aux nouveaux arrivants, par nature, ce long compagnonnage avec la société,  par l’école et l’interaction avec une société laïque,  et «les groupes (musulmans), sont consistants, les individus ne sont pas libres d’attache»
L’optimiste Jacques JULLIARD, citant Lucien FEBRE (le problème de l’incroyance au XVIème siècle), semblait penser que ce qui est arrivé à l’église arrivera pour les musulmans, et qu’il n’y a pas motif, au contraire, à désarmer les principes de la laïcité.
Faut-il instaurer, voire renforcer un rapport de force entre la civilité à la française (l’apprentissage des valeurs et des codes sociaux de notre pays) et l’appartenance constituée du nouvel arrivant ou de celui qui continue à se comporter comme tel, en vivant ici comme s’il vivait là-bas. Dans ce cas, les choses ne se feront pas spontanément, et les leviers sur lesquels nous comptons, voire même sur lesquels nous nous déchargeons, à savoir l’école et les services sociaux, sont malheureusement en échec, diront les pessimismes.
Nous pouvons toujours continuer à penser que « la France est un pays auquel on peut s’attacher par la langue et par l’esprit, sans renoncer à ses racines », mais il ne faut pas s’attarder à la nostalgie d’un temps révolu. C’est peut-être néanmoins un concept opératoire pour quelques réfugiés syriens appartenant à l’élite culturelle de leur pays, et qui pourraient reproduire chez nous ce type d’appartenance au pays, par la nouvelle langue et la nouvelle culture qu’ils habiteraient.
Pour Alain Finkielkraut, il faut regarder en face la méfiance organisée et défensive des quartiers communautaires, contre cette chance du compagnonnage avec les valeurs du pays d’accueil pour les enfants à qui on apprend dans leur famille, à contester tout propos sur l’histoire de notre pays. A cette méfiance, la réponse serait d’effacer des programmes d’histoire, les Lumières, et bientôt de réduire la substance de notre passé à l’oppression coloniale et à l’agression constante de l’occident contre les «pays d’origine». Plus d’ethnocentrisme, plus d’histoire de la Nation française, plus de Nation française. Belle réponse à ce rapport de forces, que de s’effacer, en espérant que le vide ainsi créé puisse sans doute amener un hypothétique bon vouloir de vivre ensemble des seuls signataires du contrat social que seraient les communautaires, aux marges, qui voudraient imposer au centre de l’espace public, leurs pratiques et leurs volontés.
C’est le propos de Pierre Manent, si nous l’avons bien compris au cours de l’émission Répliques, que d’abandonner du terrain sur certains principes laïcs, en laissant entendre ainsi que ces valeurs ne sont pas essentielles, au sens fort, pour notre société, et que nous puissions nous satisfaire de quelques principes résiduels, de pure forme, l’interdiction de la Burqa et de la polygamie. Quant au statut d’infériorité de la femme, nous pourrions l’accepter comme une particularité culturelle admise par toute la société française, une variante de l’égalité à la française, sans doute. En échange de quoi, nous pourrions formuler quelques exigences, trouver un «compromis», exprimé par Pierre MANENT en des termes tellement généraux que cela pourrait prêter à sourire, mais qui trouvait un écho chez Jacques JULLIARD, puisqu’il ne s’agissait, dans cette belle discussion, que de rester au niveau des principes.
Ce repli sur des positions préparées à l’avance, qui consisterait pour Pierre MANENT à laisser de la place aux musulmans, qui se présenteraient comme tels, et non pas en tant que nouveaux citoyens, peut sembler à beaucoup comme une reddition en rase campagne, un abandon, une lâcheté de clerc, pour pouvoir penser tranquille, sans dissonance cognitive, dans une cervelle éprise d’harmonie et répudiant au combat pour les valeurs, trop physique et trop vulgaire, sans doute.
Cette volonté de ne pas bouger d’une appartenance figée et définie en termes religieux et culturels, en opposition aux ténèbres extérieures d’une société dont ils retirent néanmoins une subsistance, est un donné qu’il faut prendre en compte, chez certains musulmans.
Néanmoins, cette attitude d’hostilité envers la société française n’est pas majoritaire, ou du moins pas encore, et il faut faire le constat que l’intégration a fonctionné pour une majorité d’anciens immigrants, que les couples mixtes sont très nombreux en France, et qu’il y a un attachement, pour ne pas dire plus, à notre pays commun, pour ceux-là dont les racines sont devenues mythiques, et sans consistance, français quand on est en visite au Bled, et franco-maghrébins en France.
Il faut dire aussi que notre regard collectif a changé, au fil de ces dernières décennies, sur ces «franco-maghrébins» ou «franco-africains », occupant des postes importants, souvent, et dont on oublie la consonance de leur patronyme, charmés souvent que nous sommes, de les voir prendre leur place et occuper parfaitement les codes de civilité de notre pays, et maîtriser souvent avec une élégance que nous n’osons plus, la civilité et l’élégance à la française. Il faut dire aussi que, pour les plus simples d’entre eux, ceux qui sont venus travailler chez nous aux basses besognes, et dont les enfants sont intégrés et épanouis dans la société française, nous avons aussi bénéficié de leur apport libérateur quant au regard que nous portons sur les critères de la hiérarchie sociale, alors que nous étions dans notre «entre-soi-entre-nous» régi par le principe de «la distinction» magnifiquement décrit par Pierre BOURDIEU, qui nous assignait une place dans l’échelle sociale, avec une désespérante rémanence, reposant sur un code social qui nous poussait à faire semblant d’être ce que nous n’étions pas, à aimer le concerto pour la main gauche, à mépriser les nains de jardin. Avec quel plaisir nous avons pu envoyer à la poubelle, dans la classe moyenne, ces antiquités, avec les nouveaux arrivants, qui ne s’exposaient pas au jugement social de cette façon-là, du fait de leur nouvelle citoyenneté. Nous aurions dû certainement ne pas fabriquer de nouveaux stéréotypes d’infériorité culturelle, ou ethnique, mais je constate que ceux-ci  sont en train de tomber, et qu’un accent maghrébin ou africain a le même charme pour nos oreilles aujourd’hui, que l’accent québécois, nous sommes de la même famille francophone. La méfiance, ressentie en des termes ethniques, est en train de tomber. Poursuivons notre effort collectif, sans qu’il soit besoin de le penser dans les termes de Pierre MANENT, mais au contraire, occupons le terrain, ensemble.
Et donc,  il faut penser cette nouvelle offensive identitaire religieuse, et ses risques de retour en arrière et de sécession, pour ce qu’elle est, un appel à un renforcement de la compétition pour les valeurs du vivre-ensemble à la française, et non pas à un désarmement de notre camp.
Ce qu’on peut reprocher à nos trois intellectuels, deux anti-modernes et un homme de la gauche des lumières, c’est un manque d’inventivité et de goût pour formuler des propositions détaillées pour sortir de l’impasse.
Je voudrais les ébaucher dans ce post déjà trop long.
Ne pas assigner «les musulmans» à une représentation unique auprès des autorités de la République, fût-elle celle des «musulmans de France», un organisme officiel et unique, qu’il faudrait renforcer, au point qu’il deviendrait l’interlocuteur unique et obligé entre ceux dont la désignation exclusive serait les “musulmans” et la Nation. Il ne s’agit pas de rendre homogène une communauté, mais au contraire, de permettre aux citoyens une identification ou une reconnaissance à travers des sensibilités diverses, sur le modèle que nous présente la biologie, au sein des chromosomes, allèle fort et allèle faible, alliés pour définir un phénotype (faites un wikipédia). Il y a ainsi les Français laics-musulmans, les Musulmans anti-laics-français administrativement, les Musulmans laics-français par le cœur, et les Musulmans-musulmans-antifrançais. Echappons au conflit, bloc contre bloc. Favorisons l’expression de toutes ces nuances, car il faut comprendre la pression de conformité et les racines du conformisme intégriste, dans les termes que nous propose Eric MAURIN, dans un livre déjà cité dans un précédent post. Ce sont les multiples interactions de notre réseau de proches, et de moins proches, avec les personnes et le groupe auquel nous pouvons nous identifier, que nait notre désir de nous conformer aux valeurs et pratiques majoritaires dans notre espace social. Il faut qu’il y ait une place, un espace d’identification pour les différents phénotypes mentionnés ci-dessus, pour ceux qui feront vivre la synthèse entre les valeurs françaises et leur religion et qu’ils soient bien visibles.
Cela ne se fera pas tout seul. Il faut prendre des initiatives et  intervenir publiquement pour réprouver tout  groupe ou toute  communauté qui se définirait en opposition et franche hostilité aux valeurs du pays d’accueil, la première d’entre elles étant une laïcité incontournable.
La discrétion des autorités publiques n’est plus de mise. Renvoyer les imams intégristes, proposer un cursus de formation des imams en France, à la faculté catholique de Paris, par exemple, et ne pas déléguer au Maroc la formation des imams, faire vivre un courant associatif exprimant la diversité, et permettant d’échapper à la pression de conformité étouffante, que vivent les «phénotypes» compatibles avec notre société, décrits ci-dessus.
Reconnaissons publiquement, en tant que citoyens, chacun d’entre nous, le conflit en cours, pas pour l’envenimer, mais pour proposer, par la persuasion et par l’accueil sincère, le modèle français. N’attendons pas seulement de l’école qu’elle soit seule à jouer ce rôle d’intégration. Multiplions, dans le monde associatif, les occasions d’interaction avec ceux qui vivent dans leur isolat et surinterprètent les signes de la société française, montée du FN en particulier, les confinant à vivre, comme dans l’isolat FN, dans la théorie du complot.
Enfin, quand on écoute réellement les nouveaux arrivants, comme j’ai eu personnellement l’occasion de le faire, on est émus de la sincérité de leurs sentiments lorsqu’ils expriment leur surprise, leur déception même qu’on ne leur demande rien, en échange d’une place dans la société.
Les revenus d’assistance et de redistribution représentent dans notre pays un tiers ou presque du PIB. La solidarité est effective, au bénéfice, en particulier, mais pas seulement, de ceux qui sont dans la situation du non-emploi, mais au-delà, dans la situation  du chômage citoyen, en position pas seulement de recevoir, mais de donner, ce qui serait une bonne interaction pour se sentir appartenir, non pas sur le modèle de la Big society, mais selon des modalités de service citoyen, à définir, pour tout citoyen qui ne travaille pas ses 35 heures, et qui reçoit un revenu de complément de la part de ladite société.
Et si nous voulons renforcer un enracinement dans un lieu, dans un quartier, pourquoi ne pas faire vivre des comités de quartier, venant exprimer leurs spécificités auprès des citoyens de la ville entière, réunis dans des lieux d’échange et de respect communs ? Tels pourraient être des leviers pour renforcer ces interactions entre citoyens.
Et pour le reste, n’ayons pas peur d’être cyniques, et d’appliquer certains principes de l’art de la guerre, mentionnés dans un de mes précédents posts, pour un autre usage.
Terrorisons quelques-uns pour intimider le plus grand nombre, et plus exactement, pour libérer le plus grand nombre, s’il faut aller jusque là pour faire monter en notre faveur le rapport de forces. Je pense au vote d’une loi qui prononcerait la déchéance des titres de séjour pour les étrangers qui ne se mettraient pas en conformité avec les valeurs de la société françaises, les prêcheurs de haine, ou les radicalisés authentiques bombes à retardement, et néanmoins hébergés gentiment dans notre pays, puisqu’ils n’ont encore rien fait. Je rejoins Bruno LEMAIRE dans sa proposition d’expulser tous les étrangers qui ont attiré l’attention des services de renseignement par leur classification en sujets à risque, et constituent un danger pour la nation.