Le programme d’Emmanuel Macron

Je n’ai pas voulu l’étudier, mais laisser venir à moi les commentaires, pour laisser une chance à une information qui ferait saillie. J’ai entendu des bribes, quelques chiffres, 60 milliards de réduction des dépenses publiques, 15 milliards à trouver sur l’assurance-maladie, rien sur la retraite, sinon un concept de retraite à points, ce qui fera l’objet d’une longue transition, bien au-delà du quinquennat, si cela doit être mis en place, (mais qui ne se traduira pas par une économie pendant la durée du quinquennat, et c’est probablement une faiblesse du programme), une réduction raisonnable, de 120 000, du nombre de fonctionnaires, le déficit maintenu dans les 3 %, une réduction du taux de la dépense publique vers 50 % du PIB sur le long terme. Enfin, 50 milliards d’investissements,  et dans la ligne de mire, un taux de chômage à 7 % en 2022 , objectif qui serait compatible avec ce cadrage budgétaire,  mais qui n’en découlera pas mécaniquement.
Un cadre budgétaire qui laisse des marges de manoeuvre pour des actions résolues sur l’économie, et qui va aussi loin qu’on peut dans le cadre de nos engagements européens (3% de déficit), pour éviter les effets récessifs d’une trop grande rigueur, tout en prenant le risque d’un alourdissement de la dette.
Au total, un projet raisonnable, mais dont on entend dire déjà qu’il lui manque une cohérence interne, ici où là, et qu’on puisse douter du montant de réduction de dépenses authentiquement obtenu si l’on ne touche pas aux retraites (Agnès Verdier Molinié), mais qui dans l’ensemble, n’offre pas d’aspérités particulières, et ne condamne pas la société française à rentrer dans le corset de l’ultra-orthodoxie budgétaire à la Fillon, dont on doute fortement qu’il puisse  atteindre automatiquement, de par son “extrêmisme”, ses objectifs de “faire de la France la première puisssance économique européenne”, dont on doute qu’il soit accepté et dont on craint qu’il ne mette les français dans la rue, et enfin dont on conteste qu’il soit  la seule et unique voie pour sortir le pays de l’ornière, ce qui serait déjà un objectif intermédiaire. Là où le programme de F Fillon ne dépare  pas la collection des programmes utopiques-apocalyptiques  des candidats de gauche et d’extrême-droite, le cadrage budgétaire de EM semble ne pas insulter l’avenir.

Reste à voir le contenu de ce programme, dans ce cadre budgétaire, qui s’est donné des marges de manoeuvre, limitées néanmoins, et dont les dépenses  doivent de ce fait, être soigneusement pesées, et lisibles. Il faut faire des arbitrages, certainement, privilégier une politique de l’offre et de stimulation de l’économie (It’s economy, stupid), choisir soigneusement les mesures de redistribution, peu nombreuses, à fort contenu symbolique, et à ce titre plus crédibles  qu’un empilement à la Prévert de promesses électorales tous azimuts. La redondance des promesses et leur excès tuent les promesses.  Pour  chaque dépense fiscale, il faut peser soigneusement le besoin et la souffrance sociale que représenterait le fait de ne pas la faire.

EM est “le candidat du travail”. Pour autant, les mesures macro-économiques d’amélioration du pouvoir d’achat pour les insiders, doivent faire l’objet d’une analyse marginale :

Quel est le gain marginal pour les bénéficiaires ?  un petit plus en termes de pouvoir d’achat, pour une classe moyenne de gens en place, dans l’emploi, pour lesquels on ouvre la boite de pandore de la défense de leurs intérêts, sans leur donner la perspective de pouvoir adhérer à un programme qui privilégierait l’intérêt public et la justice sociale, et qui arbitrerait en faveur des outsiders, pour favoriser le retour à l’emploi. Certes, le pouvoir d’achat des français a faibli dans la période récente, mais seuls 37 % des personnes sondées désirent en faire un sujet central dans la campagne présidentielle ( et probablement pas les électeurs qui s’apprêteraient à voter pour EM), à l’opposé du chômage, qui est Le sujet.
Quelle méthode doit-on employer pour améliorer le pouvoir d’achat ? Distribuer à toutes les catégories de la dépense fiscale (les cadeaux), dont les français savent que nous n’en avons plus les moyens, où asseoir les baisses d’impôts ou de charges sur des économies ?
Le coût marginal d’une politique privilégiant fortement la demande, dont les insiders de l’emploi seraient les principaux bénéficiaires, serait donc sévère, du fait des sommes considérables en jeu, saupoudrées sur un grand nombre, peu significative pour les bénéficiaires et pas décisives pour les convaincre, sans autre logique que celle de cadeaux, et donc soumise à la suspicion du calcul électoral. Le coût d’opportunité (nous sommes dans un jeu budgétaire à somme nulle), serait considérable, car cela condamnerait aux mesurettes pour les outsiders, qui aspirent au retour à l’emploi et à une vie décente.

Au contraire, laisser à voir qu’on privilégie l’intérêt public, et que c’est la seule logique sous-jacente à un programme, c’est se donner la chance de rallier l’électorat de droite en déshérence,  qui a  horreur du  “spend” laxiste et irrésolu des politiques budgétaires  de gauche.

Ces électeurs, qu’il faut rallier, pourraient voir dans le programme d’EM une  filiation hollandaise  et un marqueur du fait que EM n’aurait pas dépassé le clivage gauche-droite. Ce n’est que sur un programme solide et transpartisan que pourront s’effectuer ces ralliements, à un homme montrant qu’il est ce qu’il prétend être : “pragmatique”.
C’est donc l’inquiétude qu’on pourrait avoir en entendant  Emmanuel Macron proclamer que «c’est une erreur de penser que le programme est au cœur de la campagne».  Au contraire,  le cadrage budgétaire doit nous être  présenté pratiquement comme une contrainte extérieure, un donné avant toute réflexion sur la future action gouvernementale, un cadre qui entravera le moins possible la liberté du futur président, le plus résilient possible en cas de difficulté imprévue. Il doit être la manifestation incontestable du principe de réalité.
Cet objet qui se voudrait sans doute modeste et  réaliste, ouvre néanmoins à  une interprétation contrastée chez les premiers commentateurs :
Mathieu MUCHERIE *, économiste de salle de marché, sur le site ATLANTICO, emploie le qualificatif d’ « homéopathie fiscalo-sociale“. Pour lui, ce cadrage témoigne de l’absence de volonté d’Emmanuel Macron de faire quelque réforme que ce soit, et nous serions repartis dans l’attente d’un cycle économique favorable, ou d’un rattrapage conjoncturel, sur le modèle de son mentor François Hollande.
On peut signaler quand même que les prévisions de croissance sur lesquelles est assis ce cadrage, 1,4 % pour 2017, ne sont pas d’un optimisme excessif. Mathieu Mucherie est pessimiste, constatant que les fondamentaux de l’économie française sont très dégradés, que nous ne sommes pas à l’abri d’une crise de la zone euro et que les prévisions de croissance pourraient bien se trouver largement invalidées, et atteindre 0,8 %. Il signale au passage que le taux de réduction de la dépense publique de 3 % sur le quinquennat n’est pas suffisant pour nous faire revenir dans la moyenne de la zone euro (il faudrait 5 à 6 %).
Il faudrait selon lui, des actions plus résolues, aller à Francfort demander une dévaluation de l’euro, et poursuivre, voire accentuer la politique accommodante de la BCE. On a le droit de ne pas être d’accord avec cette proposition, peu réaliste, dans un contexte où l’euro est faible pour l’Allemagne, avec ses 8 % d’excédents commerciaux, mais fort pour la France. D’abord les efforts sur la compétitivité, avant de demander quoi que ce soit à l’Allemagne, semble dicter le réalisme.
On se souvient des candidats qui porteraient le fer à la commission européenne, et qui renégocieraient le traité européen et on verrait ce qu’on verrait. On a vu. Le réalisme d’EM s’installe entre une fuite en avant vers plus de fédéralisme, où nous nous engagerions en position de faiblesse, et que nous risquerions de faire capoter, et un rapport de force avec les institutions européennes. Il semble avoir choisi la prudence.
Un proche d’EM répondait aux critiques sur la publication tardive du programme en prévoyant qu’il «aura tout le temps de se faire attaquer». C’est une prévision qui se réalise, quand on lit sous la plume du même économiste : «Dirigée par une agence de communication, cette campagne Macron ratisse donc large et ratisse bien. Il y a de quoi siphonner l’électorat simpliste du centre, tout en attirant les paumés de la gauche modérée et de la droite modérée (ça tombe bien, pour diverses raisons, il y en a plein). C’est plutôt bien joué. Pour les gens un peu plus sérieux, qui auraient aimé lire quelques mots sur la question des retraites (un des seuls sujets économiques importants, et où nous pouvons/devons agir), rien, NADA ».
Jean-Paul BETBEZE sur le même site ATLANTICO, voit au contraire dans ce cadrage l’inscription résolue d’une action de restauration de la compétitivité prix et hors-prix, en s’attaquant au mal dont souffre notre économie, et de ce fait, une relance bénéficierait aux importations, comme en 1983, creuserait notre déficit.= et n’est pas souhaitable.  Il s’agit d’inscrire les mesures de long terme, dont le dispositif lui semble cohérent, restauration de la marge des entreprises, passée de 29 à 31%, aujourd’hui déjà, contre 35 % pour les entreprises allemandes, modération salariale, qui rentre dans les mœurs, et politique de long terme pour l’éducation, l’innovation, conditions de la montée en gamme de nos produits.
Comment qualifier finalement ce programme-cadrage ?
Alexandre DELAIGUE «Pour le contenu du programme lui-même, si vous preniez les différents rapports du conseil d’analyse économique ces dernières années, si vous demandiez à leurs rédacteurs de rédiger le programme à même de faire consensus parmi les économistes mainstream, vous ne tomberiez pas très loin du compte. Votre jugement sur ce programme peut s’arrêter là. Si vous pensez que l’économie mainstream est déconnectée du réel et incapable d’apporter quoi que ce soit, qu’il faut changer d’époque, alors ce programme est voué à l’échec. Si vous pensez que la France ne eut s’en sortir qu’en renversant la table et avec des changements drastiques, ce programme n’en est pas un. A l’inverse vous pouvez considérer ce programme comme une manière réaliste de maintenir le système français en l’adaptant, en faisant le type de réforme employé dans les pays nordiques dans le passé, comme la Suède ou le Canada, voire l’Allemagne avec les réformes Schröder. Dans ce cas, Il est difficile de trouver mieux que ce programme dans l’offre actuelle. »

On nous annonce un nouveau focus, à la focale plus précise, pour le 2 mars, où nous connaitrons les idées-forces et les arbitrages au sein de ce cadre contraint, qui nous empêche de rêver, mais nous rassure sur la solidité des filets de sécurité.
Nous rassure? pas vraiment, en l’absence du levier sur l’âge de départ à la retraite (64 ans), et dans l’incertitude où nous sommes sur le moyen de trouver ces 60 milliards d’économie. On attend aussi le mode opératoire pour trouver 15 milliards sur l’assurance-maladie.

Ce qui serait intéressant, c’est de connaître le «making of» du programme. On connait la particularité de la méthode Macron : de multiples consultations en périphérie, sur le modèle de la démocratie participative, exercice déjà mené par Ségolène Royal, et qui aboutît à l’époque à une collection hétéroclite de « bonnes idées », dont il était bien difficile de voir comment elles auraient pu « faire système ».
Comment se saisir de ce qui remonte ainsi du « terrain » ?
S’en servir pour pondérer les arbitrages, en faisant l’hypothèse que ce qui remonte du terrain sous forme de frustration, de souffrance, de passion triste, désigne les secteurs prioritaires pour mener une action ? Utiliser comme matériaux les propositions positives, les mesures proposées par le terrain ?
Un programme, c’est un système, avec une structure, dessinant une politique, assise sur quelques grandes lignes de force, dont on décrit le déploiement, avec ses moyens, ses effets attendus, et son cadrage de niveau N-1, et in fine avec le cadrage budgétaire global.
Les « bonnes idées » qu’il faut caser dans la structure, enlèvent de la visibilité à la grande idée, attirent le regard et attirent la critique : “on a déjà fait cela (le pass culturel de 500 euros pour les jeunes),  ça n’a pas marché en Italie”, et on en profite pour rejeter la totalité du programme,  en même temps qu’on  rejete un contenu anecdotique, car cette “mesure” mal pensée témoignerait d’un “amateurisme” des concepteurs du programme. Les multiples redondances, les clins d’oeil appuyés à toutes les catégories et corporations qui se sont manifestées sont contre-productives, exposant au risque d’image d’un programme irrésolu, qui n’a pas voulu trancher.

Le programme doit-il être pour autant un bel objet de communication, cohérent et percutant à la fois, mais suffisamment lisse et prudent pour ne pas donner trop de prise aux remarques malveillantes et aux accusations de naïveté ou d’insuffisante maîtrise ?

Un papier intéressant dans le supplément Week-End du monde de Samedi 25 février, sous la plume de Laurent TELO **, décrit ces « usines à programme », sous-commissions d’énarques, emboitant leurs notes multiples comme des poupées russes, avec des arbitrages dans les sur-commissions, et enfin, le document de synthèse sur le bureau du candidat. Une telle approche condamne à l’empilement de mesures, à un “effet catalogue”, si l’architecte final n’a pas de plan d’ensemble, et ne choisit pas entre politique de l’offre ou de la demande, entre des mesures sectorielles multiples et créatives, mais non compatibles entre elles et non compatibles avec le cadrage budgétaire. Irrésolution, procrastination, absence de choix clairs, c’est bien le risque d’image auquel s’expose EM en préférant les  principes, et laissant son entourage empiler les mesures dans leur programme.  Le candidat est-il en effet contraint par cet objet, qu’il n’a pas puisé en lui, dans ses convictions, et qu’il pourrait considérer avec cynisme, comme un “projet de gouvernement”, qui pourrait bien être soumis aux aléas de la conjoncture ou à l’atterrissage dans la réalité, alors même que les choix budgétaires globaux,  sont, quant à eux, intangibles et incontournables.
S’engager sur des actions précises, dont nous savons que nombre d’entre elles ne seront pas pertinentes, et passeront à la trappe des futurs arbitrages,  c’est à la fois un exercice obligé et une navrante figure de style pour notre démocratie du spectacle.

Donc, que pourrait-on proposer pour dépasser cette contradiction ?
Fixer les contraintes absolues, le cadrage budgétaire dont on ne pourra s’écarter, c’est fait (?). Mais pour les mesures et les arbitrages au sein de ce cadrage, rien ne doit être sacralisé ou figé, rien n’a le statut de « one best way ». Peut-on pour autant donner trop longtemps le spectacle d’une délibération en cours au sein d’En Marche, d’un programme qui ne se figerait pas sur quelques mesures fortes ? Dans ce cas, l’erreur à éviter est la prolixité, l’abondance, la créativité débridée.

Il faut donc appeller à la phronesis du philosophe, la frugalité et la prudence, pourvu que le cadre budgétaire global démontre toute la solidité de fondations pour une maison dont les plans ne sont pas encore définitifs, mais dont les choix fondamentaux sont exposés.

Que manquera-t-il au programme d’Emmanuel MACRON ? d’être soumis au débat, de se tremper dans la « sagesse des foules », car les citoyens de base, militants ou sympathisants,  experts de leur poste de vie ne manqueront pas de signaler des points qui ont échappé aux énarques, si on leur laisse la parole.

Une association qu’on proposerait aux citoyens, en les conviant à un grand débat, à une nouvelle forme de démocratie délibérative, pas seulement dans le hot spot de l’élection, mais durant toute la mandature présidentielle.
Telle serait la révolution attendue par la société civile. Toute décision serait  soumise au feu de la critique, examinée dans son détail, avec suffisamment de temps pour que le décideur politique puisse trancher en toute connaissance de cause de l’état de l’opinion sur chacun de ces sujets.

Hélas, nous entrons dans une période finale où nous, sympathisants,  n’allons plus recevoir que des éléments de langage, et où toute remise en question du contenu du programme, de l’intérieur au moins autant que de l’extérieur, sera perçue comme un affaiblissement du candidat.

Alors peut-être pour les législatives, ou pendant le quinquennat ?

La démocratie participative pour ébaucher le programme d’EM, la démocratie délibérative pour le discuter et le faire vivre, tout au long du quinquennat,  une grande cause nationale pour le quinquennat d’Emmanuel Macron ?

* http://www.atlantico.fr/decryptage/vrai-point-fort-programme-economique-emmanuel-macron-enfin-bon-diagnostic-et-relatif-point-faible-solutions-2974431.html#3cAAcKziz8c6ySmo.99

** http://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2017/02/24/elaborer-un-projet-presidentiel-c-est-tout-un-programme_5084651_4500055.html?xtmc=laurent_telo&xtcr=2

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