Les nouveaux clivages à quelques jours de l’élection

Les commentateurs politiques nous parlent de nouveaux clivages, pour tenter de clarifier l’opposition entre les deux finalistes de la campagne présidentielle. Nous aurions l’ouverture d’un côté  et la fermeture-repli sur soi de l’autre côté. Une opposition qui organise une proximité entre le repli sur soi et la protection des plus vulnérables, que s’arroge le camp frontiste, comme s’il n’y avait besoin de plus ample démonstration. Il y aurait d’un côté, le candidat des gagnants de la mondialisation, et de l’autre, la candidate des invisibles, et, en menant un peu plus loin les présupposés de ce dispositif mis en place par les médias, l’idée que le programme frontiste, proclamant cet objectif de protection, aurait de meilleures chances de l’apporter effectivement à son public. C’est sur la distance, voire le divorce entre les buts proclamés par le FN et les moyens proposés dans son programme économique qu’il faut organiser un pilonnage intense et constant. Le risque d’un décrochage violent de l’économie et du pays tout entier, qui n’épargnera pas ses laissés-pour-compte, est devant nous.

Ce risque, pour ne parler que de celui-là, ne semble pas inquiéter les jusqu’au-boutistes des deux extrêmes, et de ce fait, le camp des abstentionnistes voit ses rangs grossir de ces  frustrés du premier tour, qui ne sont pas encore dégrisés de leur coup de foudre hypnotique avec le  leader maximo-bolivaro-poutiniste, dont les hologrammes se sont éteints, et dont il ne  reste rien – vraiment rien- des propositions fumeuses de son « programme », rien qui puisse nourrir un mouvement d’opinion, sur lequel bâtir un groupe parlementaire. Ce « dégagisme » n’était qu’un « pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette ». Le feu de paille n’a laissé que des cendres, les lampions de la fête foraine sont éteints. Pourtant le clown n’a pas enlevé son nez rouge, et veut faire sombrer le navire qui n’a pas voulu de lui pour capitaine. Laissons-le grossir les rangs des populistes en retraite. C’était son triste chant du cygne, qui se transforme en sinistre croassemnt. Sa consigne d’abstention est un suicide moral.

Une autre démonstration tout aussi clownesque est celle de Christine BOUTIN, qui s’est trouvée une nouvelle icône du libéralisme des mœurs à vilipender, en la personne d’un candidat qui ne remettra pas en cause le mariage pour tous, pas plus que ne l’aurait fait le cauteleux candidat de la droite, se vêtant de la chasuble et du vêtement blanc de l’enfant de cœur pour masquer sans vergogne son ambition pour lui-même sous les airs de l’ambition pour le pays. Son programme était la production hors-sol d’une coterie, une proposition aventureuse pour le pays,  en phase avec le ton prophétique de l’effort, du sang et des larmes, mais qui s’avérait être aussi  peu intègre que celui qui la portait. Une fois au pouvoir, il se serait dépouillé de ces oripeaux. Pour autant, la  droite bornée continue sur sa lancée, et n’entend plus celui-là même qu’ils suivaient aveuglément quand il leur conseille maintenant de voter pour EM.  Comme Christine BOUTIN, 30 % des électeurs de FF déclarent maintenant vouloir voter pour Marine LE PEN.

Les quelques neurones disponibles chez Christine BOUTIN pour résoudre ce conflit cognitif de l’échec de l’OPA de Sens Commun sur son candidat en perdition, ont produit une formule alambiquée, où elle cache son adhésion au votre frontiste derrière un « combat » contre l’icône libérale EM, qu’il faut « faire perdre », comme s’il ne s’agissait pas de faire gagner l’autre camp. Lâcheté de masquer ainsi une adhésion pure et simple au front national ? rancœur de la représentante d’un isolat culturel minoritaire, qui veut faire sauter le système qui l’a pourtant nourrie, qui s’est fait l’écho de ses pleurs à l’assemblée nationale en d’autres temps. Ainsi, elle n’est pas démocrate ?

Il y a encore le rallié de debout la France, souverainiste vitupérant et pétaradant, qui a convaincu 5 % des électeurs sur une position d’indépendance et de souveraineté, à l’ombre du général de Gaulle, et qui devient collabo, sans vergogne, qui vend ses électeurs et ses plus que maigres troupes de militants, au FN contre le rêve, qu’il pourra poursuivre encore quelques jours, d’accéder aux affaires.  Rêve de pouvoir de ce petit monsieur pète-sec, à l’étroit dans sa petite municipalité, et qui conclut “un accord de gouvernement” avec le FN. Peut-être a-t-il encore l’espoir d’obtenir quelques représentants à l’assemblée nationale, pourquoi pas constituer un groupe parlementaire. Perrette et le pot au lait, qui n’entend pas ses administrés de sa ville d’YERRES, et ne voit pas la démission de ses quelques soutiens ayant une notoriété. Ce second couteau, maintenant un homme seul, offre sur un plateau à Marine LE PEN une “narration” pour renoncer à la sortie de l’euro, du fait de cet “accord de gouvernement”, et  bientôt peut-être, pour s’affirmer pro-européenne, comme elle a colonisé la laïcité.

Il y a en fait un autre clivage en cours, entre ceux qui adhèrent au jeu démocratique, qui consistait jusqu’alors à désigner au deuxième tour celui qui représente le moins mal leurs convictions et ceux qui se réfugient dans une démission citoyenne infantile et désastreuse.
Ceux-là se sont shootés à l’indignation, à la dénonciation, au dégagisme, sans regarder même si les fumeuses propositions de leurs candidats avaient la moindre chance de résoudre les “situations scandaleuses” qu’ils ne sauraient tolérer plus longtemps, citons pêle-mêle, le capitalisme et le règne de l’argent, les professionnels inamovibles de la politique – qu’ils dégagent – (mais qui comptent dans leurs rangs un certain Mélenchon et une certaine Marine LE PEN), les complots en tout genre, les candidats du système, qui nous « enfument», car ils ne veulent pas remettre en cause l’ordre établi – lequel ne les maltraite pas autant qu’ils le pensent ou le disent. Ils pensent qu’ils pourront continuer leur trip, le caprice de leur petite individualité sans voir plus loin. Ces “sans moi cette fois” pensent qu’ils auront la satisfaction de ne pas contribuer à sauver notre modèle et nos institutions, mais s’il sombre, leur réveil sera douloureux.

Dans les derniers jours de la campagne, il faut examiner les forces en présence. Le candidat EM ne peut compter sur une multitude de relais pour coordonner  le pilonnage que j’évoquais plus haut. Les ralliements de raison et non de conviction ne lui permettent pas de promouvoir son programme en démultipliant les messagers.

Il doit donc compter sur lui-même, et dans cette dernière longueur, sacrifier les affirmations négatives « je ne suis pas un banquier », « je ne suis pas une émanation du monde politique », et trouver une affirmation positive, un qualificatif simple pour parler de lui-même. Il est le seul candidat possible.

Son discours ne doit pas faire dans la nuance.

Quand il est seul avec les journalistes, il doit régler la musique de son discours, installer des silences, pour acquitter une étape de l’argumentation, pour laisser le temps à son interlocuteur d’acquiescer ou de contester, et ne pas donner l’impression d’avoir peur de l’objection, et qu’alors son  discours s’effondrerait comme château de carte si on enrayait cette mécanique de l’argumentation qu’il donne parfois à entendre. Il ne doit pas donner l’impression d’une chaîne de raisonnement, filandreuse et incantatoire, mais s’arrêter sur une série de points successifs, qui témoignent de la justesse de son  raisonnement, et qui sont, pour chacun d’entre eux, une petite victoire, qu’il faut laisser le temps à l’auditeur de recevoir et de savourer avant que le puzzle de la discussion ne se résume en une formule qui relie tous ces petits territoires victorieux, une parole de conclusion qu’il doit savoir inventer.

Mais dans le débat à venir contre son adversaire Marine LE PEN ?

Faut-il donner de la considération à son adversaire ? S’agira-t-il d’une discussion civilisée, où on peut s’arrêter sur un point du raisonnement de l’adversaire, le contester, comme on se reprendrait soi-même, sans donner l’impression qu’on recherche ainsi une victoire définitive sur l’adversaire, sa disqualification parce que son erreur localisée permettrait de rejeter l’ensemble de ses convictions, et sa personne même. Faut-il adopter cette bienveillance, qui consisterait à se placer un instant dans la position de l’adversaire, comme si on se raisonnait soi-même et se convainquait soi-même de son erreur. L’empathie envers l’adversaire, qu’on prend dans l’empan du soi pour mieux le contredire, comme on se contredirait soi-même.

En un mot, faut-il être de bonne foi et supputer la bonne foi de son adversaire, et laisser ainsi « ouvert » le déroulement du débat, ou bien au contraire,  prévoir toutes les articulations du discours de l’autre pour enchaîner une attaque déterminée et maîtrisée des positions de l’adversaire, et pilonner, toujours, calmement, mais implacablement,  les points faibles, qui finiront pas céder, si on insiste.

Je penche pour la deuxième approche, et pour l’abandon de la bienveillance détachée, qui est la marque d’EM, et qui ne sied plus à l’affrontement qui s’annonce.

J’entendrais plutôt ce que nous dit Georges Picard dans son « traité à l’usage de ceux qui veulent toujours avoir raison »

« Seuls les naïfs peuvent croire qu’une discussion vise à résoudre un problème ou à éclaircir une question difficile. En réalité, sa seule justification et d’éprouver la capacité des participants à désarçonner leur adversaire. L’enjeu n’est pas de vérité, mais d’amour-propre. Le beau parleur l’emporte sur le bafouilleur, le téméraire sur le timide, le fonceur sur le scrupuleux. Être de bonne foi équivaut à additionner les handicaps, le scrupule s’ajoutant à la circonspection pour alourdir la langue. Qu’est ce que la bonne foi ? une conduite d’échec, un véritable suicide. Les débatteurs sérieux parlent sans écouter, piétinent tout raisonnement non conduit par eux-mêmes, méprisent les oppositions, ignorent les obstructions et arrachent, en quelque sorte, la victoire à la force du mot. Ils cultivent la mauvaise foi avec le professionnalisme du jardinier élevant une plante vénéneuse dont le poison a des suavités si profondes que, qui y a goûté une fois, ne peut plus s’en passer. Pour donner le meilleur résultat, la mauvaise foi ne doit pas être trop subtile. En effet, son impact ne serait pas suffisant pour déquiller autrui rapidement et pour longtemps. En cette matière, la finesse ne saurait remplacer la brutalité, qui, malgré sa réputation détestable dans certains milieux intellectuels, donne les résultats les plus sûrs dans un laps de temps nettement raccourci. »

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *